Hier à Nantes, Delphine de Vigan est venue présenter son dernier roman, parler de son travail d'écrivain et évoquer brièvement le reste de son oeuvre. A l'instar de son écriture, cette femme est simple, discrète mais chaleureuse, et pleine de charme, de douceur et de générosité.

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Je m'autorise à vous résumer l'entretien, à en livrer des fragments, je ne sais pas si j'en ai le droit ? j'espère ne pas trahir les propos de l'auteur. Je suis consciente de ne pas rendre compte de la richesse de cette rencontre...

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Delphine de Vigan écrivait autrefois la nuit, en marge de son activité professionnelle. Désormais, elle se consacre entièrement à l'écriture et se sent donc confortée dans cette position d'écrivain. Elle s'autorise de ce fait des choses qu'elle n'osait pas avant "par manque d'audace, par timidité", d'où sans doute ce thème plus "âpre" du dernier roman.

Pourquoi ce titre Les Heures souterraines ? l'auteur souhaitait y exprimer "la dimension sombre du livre, (...) la moindre des choses est d'avertir le lecteur sur ce qu'il va acheter et lire".

Pourquoi ce sujet ? "La première graine est apparue un matin dans le RER, sur le trajet décrit dans le livre". Elle a souhaité "décrire la sensation quand le corps ne supporte plus cette lumière, ce bruit, ce flot incessant. La ville devient agressive". Elle-même a vécu une situation "très conflictuelle, très douloureuse, très pénible, très compliquée" à son travail. "Le travail prend alors toute la place dans la sphère mentale". Delphine de Vigan précise qu'elle ne voulait pas raconter SON histoire, qu'elle avait envie d'écrire de la fiction pour ne pas être dans le règlement de comptes avec l'entreprise qu'elle a quittée. Elle a rencontré des gens qui ont vécu des situations d'exclusion, de souffrance au travail, parfois "extrêmes, atroces", et elle a beaucoup lu sur le harcèlement moral. C'est donc "l'idée d'une personne qui vient tous les jours travailler dans un endroit où on ne l'attend plus et où elle n'a plus rien à faire"... L'autre personnage, Thibault, "représente la souffrance et la solitude urbaines". Delphine de Vigan a souhaité "mettre en parallèle l'exclusion professionnelle et l'exclusion amoureuse et montrer comment cela entame l'estime de soi".

A propos de l'ouvrage Jours sans faim qui traite de l'anorexie : il s'agit d'un récit autobiographique. L'auteur a d'ailleurs reçu beaucoup de courriers de jeunes femmes en situation de très grande souffrance. Elle-même incarnait à leurs yeux quelqu'un qui s'en est sorti, qui a guéri. "C'est beaucoup de responsabilité car il y a une attente de réponse de la part des gens qui écrivent". Elle essaie de "répondre en tant que personne et non en tant qu'auteur, ce qui lui donnerait une autorité fallacieuse"... "On a entre les mains quelque chose de très précieux et sans doute un peu dangereux".

Le travail d'écrivain, le tourbillon de la promotion d'un livre : "Quand on termine un livre, on n'est jamais sûr que ce ne sera pas le dernier". Là, l'auteur a envie de reprendre le cours de sa vie, de passer plus de temps avec sa famille et de retrouver le plaisir de l'écriture.

Les Heures souterraines est arrivé en deuxième position pour le Goncourt des Lycéens, malgré ce sujet difficile et douloureux : les lycéens qui l'ont apprécié ont été touchés par le thème "en être ou non : être dans le flot de la ville ou en être exclu, être amoureux mais ne pas se sentir aimé, être du bon côté de la barrière dans l'entreprise ou non".

Pourquoi en sait-on si peu sur les deux personnages secondaires, Jacques et Lila ? "L'opacité de Jacques et Lila doit être celle qui occupe et ronge leurs victimes".

La fin parfois critiquée de ce livre : "Pour être sincère, souvent, je me fais engueuler pour la fin (...) Mais les deux personnages se sont libérés de manière douloureuse de ce qui les oppressait".

No et moi va être adapté au cinéma par Zabou Breitman. Delphine de Vigan n'a pas souhaité participer au travail de scénariste. Après la promotion du livre, les rencontres avec les lecteurs et notamment les lycéens, "il était temps pour moi de laisser ces petits personnages vivre leur vie".

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Delphine de Vigan a charmé l'assistance, m'a donné envie de relire tous ses livres. Elle est passionnée par son travail d'écriture et le rend alléchant : ses personnages sont ses créations, elle déteste qu'on en dise du mal, même des plus odieux. Elle se surprend à réagir elle-même à certaines situations qu'elle crée, qu'elle voudrait différentes mais qui doivent être telles qu'elle les a façonnées.

Un magnifique moment, merci à Delphine de Vigan pour son accueil, à la librairie Coiffard qui a organisé cette rencontre, et au mythique restaurant nantais La Cigale qui nous a reçus.