chessex2Payerne (Suisse), 1942. La crise des années 1930 a provoqué la fermeture des industries de ce bourg rural, un dixième de la population est au chômage. Le commerce du bétail et du tabac sont florissants, et comme dans bon nombre de pays européeens en cette période, les Juifs prospères sont enviés, haïs. Quelques nazis, menés par le pasteur antisémite Lugrin et Ischi, un pervers redoutable et plein de zèle envers la cause hitlérienne, décident de s'en prendre, "pour l'exemple", à un marchand de bestiaux juif fortuné.

Comme dans Le vampire de Ropraz, Jacques Chessex a le don de mettre en évidence les noirceurs de l'âme humaine, ses sentiments vils, dans un récit court, percutant, marquant... Même ceux qui n'ont pas participé au meurtre sont ici coupables de leur propre antisémitisme plus ou moins avoué, et ce crime raciste rejaillit sur la commune entière et la génération suivante, dont l'auteur lui-même fait partie. Encore une fois avec Chessex, les détails sordides ne nous sont pas épargnés, les faits sont livrés, bruts, mais ce n'est jamais gratuit... Me voilà "réconciliée" avec cet écrivain dont L'Ogre m'avait rebutée...

Extrait :

"Qu'est-ce que l'horreur ? Quand Jankélévitch déclare imprescriptible tout le crime de la Shoah, il m'interdit d'en parler hors de cet arrêt. L'imprescriptible. Ce qui ne se pardonne pas. Ce qui ne sera jamais payé. Ni oublié. Ni prescrit. Aucun rachat d'aucune espèce. Le mal absolu, à jamais sans transaction.

Je raconte une histoire immonde et j'ai honte d'en écrire le moindre mot. J'ai honte de rapporter un discours, des mots, un ton, des actes qui ne sont pas les miens mais qui le deviennent sans que je le veuille par l'écriture. Car Vladimir Jankélévitch dit aussi que la complicité est rusée, et que rapporter le moindre propos d'antisémitisme, ou d'en tirer le rire, la caricature ou quelque exploitation esthétique est déjà, en soi, une entreprise intolérable. Il a raison. Mais je n'ai pas tort, né à Payerne, où j'ai vécu mon enfance, de sonder des circonstances qui n'ont pas cessé d'empoisonner ma mémoire et de m'entretenir, depuis tout ce temps, dans un déraisonnable sentiment de faute." (p. 73)

Un Juif pour l'exemple, Jacques Chessex, LGF, Le livre de Poche, septembre 2010, 91 p.

De Jacques Chessex, j'ai aimé Le vampire de Ropraz, mais pas L'Ogre.

Le Vampire de Ropraz