burgessLu d'abord par Mr :

Après avoir vu le titre et la couverture de ce livre, sa seule intrigue ne recèle guère de surprises... En la faisant présenter par plusieurs narrateurs, l'auteur parvient à bien nous faire ressentir la psychologie de ses personnages et à nous expliquer leurs parcours. Ceci est particulièrement vrai pour Gemma et pour Nico.

L'héroïne apparaît relativement tard dans le livre mais la place qu'elle s'y fait alors rapidement illustre bien celle que cette substance occupe inévitablement dans la "vie" des personnages qui la consomment. Le lecteur perçoit parfaitement l'illusion que chacun d'eux entretient longtemps de maîtriser sa propre consommation. Pour certains, cette illusion cède peu à peu la place à une prise de conscience de leur dépendance vis à vis de cette substance.

Ce livre et ce billet sont des occasions d'informer, en particulier les adolescents, du fait que ce produit n'est pas de ceux qui peuvent se tester "une fois pour voir". En effet la dépendance qu'il crée peut-être immédiate notamment à cause du phénomène de "flash" évoqué dans le livre de Burgess. La description de ce phénomène est beaucoup plus développée dans un autre livre qui traite du même sujet et que je conseille aussi : Flash ou Le grand voyage, célèbre récit autobiographique de Charles Duchaussois (1940-1991) édité par Poche. Ce dernier livre est cependant beaucoup plus dur que Junk et l'héroïne y est particulièrement fascinante : il ne convient donc pas à un public adolescent, à la différence de Junk.

En résumé, Junk est un livre intéressant, agréable à lire malgré un sujet difficile, et selon moi accessible dès 14 ans.

... puis par Canel :

Nico fugue à quatorze ans pour fuir l'ambiance délétère du foyer parental - un père brutal, une mère alcoolique. Il tombe plutôt bien en étant accueilli dans un squat par trois adultes anarchistes bienveillants. Nico partage leur "convivialité" : fumette et alcool. Sa petite amie Gemma, avide de liberté, vient les rejoindre, mais son comportement capricieux et immature ne fait pas l'unanimité. Le couple se réfugie alors auprès de deux jeunes squatteurs à peine plus âgés qu'eux. Fini de plaisanter, et bienvenue dans le monde de l'héroïne et l'engrenage qui l'accompagne : vol, deal, prostitution…

A l'instar de Christiane F. et de L'herbe bleue, ce roman sur les ravages des drogues dites "dures" est édifiant et terrifiant. Passé la longue apologie - bien tentatrice et trompeuse pour le jeune lecteur - de la défonce et de la liberté de ce mode de vie, on est immergé dans l'enfer de la drogue. La dégringolade semble un chouïa moins glauque que dans Christiane F. - les jeunes ici ne vivant pas dans la rue - mais les détails sordides ne nous sont pas épargnés (mort par overdose, violence sur une prostituée junkie, effets du manque…). La difficulté de décrocher malgré les bonnes résolutions et la certitude d'être plus fort que la drogue et que les autres junkies est particulièrement bien exprimée. Le bref parallèle entre l'alcoolisme sévère et l'addiction à l'héroïne, dans les dernières pages, est également bien vu... Le style simple rend le livre accessible aux adolescents, et la polyphonie est très agréable : on perçoit en effet les points de vue différents des protagonistes tout en avançant rapidement dans le récit, chaque narration prenant la suite de ce qui précède... En bref, un roman facile à lire, important et dérangeant, à faire découvrir dès 14-15 ans.

Junk, Melvin Burgess, Gallimard, Folio, août 2009, 425 p.

Nous avons eu l'immense honneur de partager cette lecture avec  l_ogresse_NB ...

Merci à toi L'Ogresse !!  lecteur  lecteur  lecteur

Extraits :

"Des fois, il faut faire des expériences. L'expérience peut être une personne, ou une drogue. L'expérience ouvre des portes qu'on ne voyait pas, mais qui étaient là. L'expérience peut vous projeter dans l'espace. Ce jour-là, Lily, Gemma et Rob faisaient tout pour que je me sente l'un des leurs, mais la drogue a joué son rôle, aussi. Les coups durs : Gemma qui me quittait, papa et maman, la fugue... les trucs négatifs... le chagrin... s'échappaient de moi en flottant... je m'en éloignais en flottant... et je montais loin, loin..." (p. 205)

"C'est le problème de la plupart des gens. Ils rêvent d'être éternels. Alors, quand on leur annonce qu'on veut juste vivre sa vie, et que si ça signifie mourir dans trois ans, ce n'est pas grave, ça les rend fous. Mais qu'est-ce qu'ils peuvent répondre à ça ? A partir du moment où on décide que ça n'a aucune importance de ne jamais avoir vingt ans, il n'y a plus rien à dire contre l'héroïne, non ?" (p. 260)

"J'avais essayé d'arrêter une demi-douzaine de fois, mais jamais je n'avais eu peur. Je veux dire, on prenait tout le temps des risques, ça c'est obligé. On avait tous peur de l'overdose, de rester accro toute notre vie, de bousiller nos veines, des trucs comme ça. C'est normal. Mais ce jour-là, c'était différent. Ce jour-là, j'avais compris que j'étais vraiment un junkie. Ca sautait aux yeux. Parce que vous savez de quoi a peur un junkie ? Pas du sida, ni de l'overdose, comme vous pourriez le croire. Il a peur de manquer d'héro. Et ça, c'était la première fois que ça m'arrivait. C'était la première fois que je savais que je ne pouvais plus me passer d'héroïne." (p. 302)

"Décrocher de la méthadone, c'est pire que de décrocher de l'héro. On se sent vraiment mal. Ils sont fous : c'est ce qu'ils donnent à la place de l'héroïne, alors que ça rend plus dépendant et que c'est encore plus dur d'arrêter. Ils ont une bonne raison pour ça : la méthadone ne provoque pas de flash. Ca n'a aucun intérêt. C'est un médicament, donc ça ne peut pas être agréable. C'est vraiment n'importe quoi." (p. 387)