mauvignierUn repas de famille qui tourne mal : Bernard, alias Feu-de-Bois, offre une broche coûteuse à sa sœur. L'homme, paumé, alcoolique, n'a pas le sou, c'est notoire. Scandale : où a-t-il trouvé l'argent ? Fuyant la désapprobation de ses proches, Bernard quitte la fête, ivre, se rend chez des voisins maghrébins, s'en prend à la femme. Pourquoi ?… La voix de son cousin Rabut nous en dit plus sur l'origine des fêlures de cet homme, via sa jeunesse, mais aussi et surtout la guerre d'Algérie telle qu'ils l'ont vécue, tous les deux, en tant que soldats.

Une lecture d'abord difficile en raison du style fastidieux de la première partie : de longues phrases qui, telle la pensée, s'égarent dans des va-et-vient tacites entre les époques. J'ai vraiment dû m'accrocher pour me situer, pour comprendre, pour avoir envie de poursuivre. Puis à la moitié de l'ouvrage, le récit change de style, de rythme : à peine une transition et on entre de plein fouet dans la guerre d'Algérie. Les descentes dans les villages pour trouver les fellaga, les sacrifices d'enfants pour obtenir des informations ou punir le mutisme, les nuits de solitude et de terreur à faire le guet, l'ennui aussi, la plupart du temps, l'attente. Et puis les représailles, les copains torturés, massacrés... Au milieu de cela, les prières et les bons moments auxquels on se raccroche pour ne pas désespérer : les pensées pour la femme aimée, les rêves d'un bel avenir en France, les lettres à une soeur, les permissions à Oran... La fin de la guerre, enfin, tant attendue, mais avec son lot de règlements de comptes sinistres, et le retour en France d'hommes brisés... Un témoignage important, parfois insoutenable, sur une guerre encore taboue, dont ceux qui étaient "là-bas" n'arrivent toujours pas à parler, cinquante ans plus tard... et pour cause : "On pleure dans la nuit parce qu'un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu'on ne sait pas se les dire à soi-même." (p. 268)

Avis : 14/20 (pas plus car lecture fastidieuse sur une bonne première moitié)

Des hommes, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, septembre 2009, 280 p.

C'est le super billet de Biblio qui m'a donné envie de découvrir ce livre - merci !

Extrait :

"Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. Il se dit pourtant parfois que lui ce serait un fellaga. Parce que les paysans qui ne peuvent pas travailler leur terre. Parce que la pauvreté. Même si certains lui disent qu'on est là pour eux. On vient donner la paix et la civilisation. Oui. Mais il pense à sa mère et aux vaches dans leurs champs, il pense aux nuages épais et lourds dont les ombres tombent sur le dos des bêtes et dans le ruisseau, sur les peupliers. Il pense à son père et à sa mère qui mettaient leurs mains devant leurs bouches de bébés, lui a-t-on répété, à lui et à ses frères et soeurs aussi, lorsque tout le hameau abandonnait les fermes pour se cacher dans des trous creusés par les obus et qu'on entendait les pas des Allemands tout près. Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux.

Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim.

Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne. Qu'on ment partout. IL pense depuis toujours qu'on lui ment. Quelque chose, qui ment. Partout. Jusqu'à lui donner l'envie de vomir et de retourner tout ce qui est le monde devant lui. Il a presque envie de pleurer. Il ne sait pas pourquoi. Pourquoi le cafard et la mélancolie." (p. 201-202)