batardeArmanoush/May  a vingt et un ans. Fille de divorcés, elle vit entre San Francisco et l'Arizona, jonglant entre sa famille paternelle d'origine arménienne et sa mère américaine remariée à un Turc, Mustafa. Asya, dix-neuf ans, nièce de ce même Mustafa, vit à Istanbul étouffée au milieu de ses trois tantes, sa mère, et deux aïeules. Jeune fille indépendante au caractère bien trempé, elle se décrit comme nihiliste et cherche à échapper à l'ambiance oppressante du foyer en retrouvant quelques intellectuels dans un café.

Pour une fois, mon petit résumé introductif porte sur la deuxième partie du récit. Il faut dire que la construction de ce roman est peu commune, au moins sur le premier tiers. Chaque chapitre zoome sur un laps de temps très court, quelques heures tout au plus, et on saute plusieurs années d'un chapitre à l'autre, tout en alternant les personnages. C'est assez déstabilisant, voire décourageant, au point de m'avoir donné envie de lire la quatrième de couverture, pour une fois. Bien m'en a pris : on y apprend qu'Armanoush et Asya vont se rencontrer, et c'est effectivement à ce moment-là que l'on entre vraiment dans le récit. La confrontation de ces deux jeunes femmes que tout semble opposer mais qui ont des racines culturelles communes va se révéler très riche.

Ce roman subtil donne un excellent aperçu de la Turquie, pays attaché à l'Islam, certes, mais aux moeurs de plus en plus occidentales, depuis sa laïcisation par Atatürk dans les années 1920. La cohabitation relativement harmonieuse de sept femmes de quatre générations différentes, les unes attachées aux traditions, les autres au mode de vie occidental, illustre parfaitement cette problématique, tout en présentant la condition féminine locale. Le regard et les questionnements de la jeune Américaine qui arrive sur le sol turc avec ses a priori sont particulièrement intéressants, ils correspondent peu ou prou à ceux de tout Occidental qui ne connaît pas bien la Turquie et sa population. Omniprésente, la réflexion sur le massacre et la déportation des Arméniens en 1915 est également passionnante : il apparaît que les plus hostiles au peuple turc sont les survivants et descendants exilés, toujours en attente d'un pardon, ou à défaut, d'une reconnaissance du terme de génocide.

Un récit très intéressant, riche, mais dont la lecture n'est pas toujours des plus aisées...

Merci, Valérie, de me l'avoir conseillé !

Avis : 15/20 - Horloge  du 26 au 30/01

La bâtarde d'Istanbul, Elif Shafak, trad. de l'américain par Aline Azoulay, 10x18, septembre 2008, 377 p.

Paroles d'un descendant d'Arméniens exilé aux Etats-Unis : "Tout ce que nous réclamons des Turcs, c'est qu'ils reconnaissent que nous avons souffert et que nous souffrons encore. Sans cela, aucune relation sicnère n'est possible. Nous leur disons : Ecoutez, nous sommes en deuil depuis près d'un siècle maintenant, parce que nous avons perdu des êtres chers, parce qu'on nous a expulsés de nos demeures, bannis de notre pays ; nous avons été traités comme des animaux, massacrés comme des moutons : on nous a dénié le droit à une mort digne, mais la douleur infligée à nos grands-parents n'est rien comparée à la dénégation systématique dont nous sommes depuis les victimes. Et tu sais ce qu'ils répondent ? Absolument rien ! Il n'y a qu'un seul moyen de se lier d'amitié avec les Turcs, c'est de se montrer aussi ignorants et amnésiques qu'eux." (p. 206-207)

NB : Ce genre de propos a conduit Elif Shafak devant la justice turque, au titre de l'Article 301 du Code pénal turc, pour avoir "insulté l'identité nationale". Elle a encouru une sentence de trois ans de prison, mais a finalement été acquittée.