annee_brouillard"(…) c'est l'histoire d'une petite fille, elle s'appelle Emma, elle marche sur la plage. Je détourne les yeux. Quelques secondes s'écoulent. Je regarde de nouvau et elle a disparu. Je ne cesse de penser à ces secondes, au cercle qui, irrémédiablement, s'agrandit. A la manière dont j'ai déclenché cette chaîne d'événements. Au fait qu'il faut que je trouve un moyen de racheter ma faute."
 
Abby, photographe de 32 ans, doit bientôt épouser Jake qui vit seul avec sa fille de six ans, Emma. Lors d'un week-end "entre filles" plein de bons moments complices, la petite échappe quelques instants à la vigilance de la jeune femme sur une plage, dans le brouillard, et disparaît. L'enfer commence alors pour les proches (recherches frénétiques, faux espoirs, découragement, remords, affichages, communiqués de presse, groupes de soutien…). Abby s'épuise de son côté pour essayer de retrouver Emma, elle sillonne sans répit tous les endroits où elles sont allées ensemble, elle tente aussi de "garder" le père de la petite qui s'éloigne de plus en plus d'elle à mesure que le temps passe et que les chances de retrouver l'enfant s'amenuisent.
 
Le récit explore minutieusement le sentiment de culpabilité de la jeune femme, ses tentatives désespérées pour se souvenir de détails qui ont pu lui échapper. Le thème central du livre est douloureux, pesant. Pour supporter cette lecture, il est préférable de ne pas s'identifier aux parents, de se projeter le moins possible. Cette distanciation est notamment permise par le fait que c'est une "simple" belle-mère qui est au centre du récit et responsable de la disparition - même si cette femme est profondément attachée à l'enfant. L'auteur parvient également à alléger un tant soit peu l'ensemble grâce à de courts chapitres qui font alterner la douleur présente d'Abby et des anecdotes de son passé. L'ouvrage est aussi prétexte à des considérations théoriques intéressantes sur la mémoire et la photographie, qui nous font oublier quelques instants la course contre la montre pour retrouver l'enfant. Quoi qu'il en soit, j'ai eu bien du mal à ne pas regarder la 4e de couv ou feuilleter la fin, pour une fois, pour soulager la tension lors de la lecture, me demandant comment j'allais supporter plus de cinq cents pages de recherches (vaines ?)...
 
L'avis de Philippe Trétiack de ELLE exprime tout à fait mon sentiment général : "Michelle Richmond a construit un roman haletant, taraudant, tout à la fois insupportable et magnétique."
 
Un livre repéré depuis très longtemps chez Marie (Lecture & Cie), et offert par Sophie. Cadeau Grand Merci Sophie !
 
Pouce levé : 15/20 - Horloge  du 24 au 26/03

L'année brouillard, Michelle Richmond, Pocket, octobre 2010, 533 p.
 
Extraits :
 
"Quand on vous prend votre enfant, vous avez l'impression de vivre dans un pays étranger dont vous ne parlez pas la langue. Vous ouvrez la bouche pour dire quelque chose, et c'est comme si personne ne comprenait. Les gens que vous connaissiez avant - les parents des amis de votre enfant, en particulier - vous évitent. Vous êtes le témoin en chair et en os de leur plus grande peur." (p. 121)
 
"Si Emma était décédée, si nous avions vu l'événement se produire, si nous avions assisté à l'enterrement, nous pourrions peut-être supporter de revivre ces moments. Peut-être que nous pourrions répéter ses petites phrases, raconter nos sorties avec elle dans le détail. Peut-être, si elle était morte, pourrions-nous inventer un langage pour parler d'elle. Mais sans savoir ce qu'il est advenu d'elle, sans savoir si elle souffre, si elle est seule, si elle est terrifiée, c'est impossible. Chaque souvenir agréable que nos mots font renaître fait surgir, à l'arrière-plan, d'autres images, plus sombres, plus menaçantes." (p. 157)
 
"La mémoire est le prix que nous payons pour façonner notre propre personnalité, pour avoir le privilège de connaître notre moi intime ; c'est le prix que nous payons pour nos victoires comme pour nos défaites." (p. 513)