la_fi_vre_blancheLu par Mr :

A la fin de l'année 2007 et au début de 2008, l'auteur, journaliste polonais, a traversé la Fédération de Russie d'Ouest en Est en véhicule automobile. Le récit de ce voyage, riche en rencontres et en imprévus, constitue la première moitié du livre. La seconde moitié est consacrée à des récits de voyages divers à d'autres dates et dans quelques Etats ayant fait sécession après la chute de l'Empire soviétique.

Dans l'ensemble du livre, l'auteur expose l'état de déstructuration de la société après plusieurs décennies d'administration centralisée, puis la chute de l'Empire soviétique : corruption, inégalités, pauvreté, drogue (dont l'alcool - la Fièvre blanche est le nom du delirium tremens), SIDA, suicides, et dérives sectaires. Les difficultés sont partout présentes, quelles que soient les régions traversées, y compris dans celles qui se sont autonomisées. Un chapitre consacré à résumer la vie de personnages qui ont réussi socialement, fait contraste avec le pessimisme global du propos, tout en soulignant l'importance des inégalités sociales.

L'auteur, membre militant anticommuniste en Pologne, fait un lien entre les ravages causés par plusieurs décennies de communisme soviétique et le délabrement de la société (notamment chez certaines populations indigènes victime d'un acculturation forcée). Il constate aussi les conséquences destructrices et déstructuratrices de la disparition de ce système soviétique qu'il critique par ailleurs.

J'ai trouvé la première partie du livre passionnante, tandis que la seconde m'a diversement plu en fonction des thèmes traités et des lieux décrits. Un livre que je recommande particulièrement à ceux que ce pays et ces sujets intéressent.

Merci Canel (qui a trouvé l'idée sur Babelio) ! sapin

La Fièvre blanche, Jacek Hugo-Bader, Les Editions Noir Sur Blanc, mai 2012, 519 p.

Extraits

 Témoignage d'une dealeuse et ex-consommatrice d'héroïne russe :

" J'ai voulu mettre en taule tous les dealers à cause desquels j'ai gâché ma jeunesse, dit Macha. Mais j'ai très vite compris qu'il n'y avait aucune lutte contre la drogue ! Au contraire, les miliciens s'emploient à entretenir le trafic pour en tirer profit. Quand je dealais, je les payais, moi aussi, mais c'est seulement aujourd'hui que je mesure l'échelle immense de ce système. Par exemple, à Oufa, (...) il y a le plus grand bazar de la came. Le chef du poste de la milice passe tous les matins et encaisse 500 roubles par dealer. Il s'en va et ne revient plus ce jour là. Après, c'est le tour des collègues de la brigade des stups. - Encore 500 ? - 1000. Et ils s'en vont aussi. Eux non plus tu ne les croiseras plus là-bas ce jour là. Enfin arrivent ceux de la Gonarskokontrol. C'est pas la milice, c'est une grande structure du Ministère de l'Intérieur mise en place pour lutter contre le trafic de drogue. Eux aussi prennent 1000. "

 A propos d'une secte :

" Sur six Christ actuellement en vie, trois habitent en Russie. L'un d'eux ne s'est pas encore révélé, mais il a déjà son église et ses disciples. Le deuxième s'appelle Grogori Grabovoï et il est actuellement en prison parce qu'il a soutiré de l'argent aux parents des enfants tués à Beslan en leur promettant de les ressusciter. Le troisième (...) est un ancien milicien (...). Ses disciples l'appelent Vissarion c'est à dire : "Celui qui donne la Vie", ou le Professeur. (...). Son évangéliste attitré , Vadim Retkin, ancien musicien de rock, publie "Le Dernier Testament". Dans cet ouvrage, constitué de 8 tomes, Retkin consigne au fur et à mesure le vie et les faits du Maître et cite ses paroles . L'ouvrage régule de façon très précise la vie des disciples de Vissarion , qui sont déjà presque 100 000 dans le monde. Le Professeur enseigne notamment comment satisfaire un homme au lit et à table, combien avoir d'enfants et comment les éduquer, quoi manger, comment bouillir l'eau pour le thé, pour qui voter aux élections et où faire pipi. (...) Les vissarionites votent toujours pour le parti au pouvoir. Ils disent ouvertement que, s'ils ne le faisaient pas, les autorités auraient depuis longtemps envoyé dans le taïga des hommes armés pour les chasser. (...) Elaboré par les disciples de Vissarion, le programme d'enseignement en vigueur dans les écoles de la communauté a reçu l'agrément du ministère de l'Education de la Russie. (...) Toutes les enseignantes ont fait leurs devoirs et toutes ont lu le chapitre du Dernier Testament qu'on leur avait indiqué et dans lequel il est écrit que le système financier est la création des juifs. (...). Le Professeur a dit que le cancer chez les femmes était dû à leurs mauvais rapports avec les hommes. " 

 A propos des ravages de l'alcool chez certaines populations :

"Les peuples de l'Asie septentrionale ont une très faible tolérance à l'alcool. (...) - Les Russes aussi boivent beaucoup. - C'est vrai mais boire un verre ne les fait même pas ciller, alors que les Evenks roulent par terre. (...) On sait maintenant que les indigènes du Nord ont des prédispositions génétiques à la dépendance alcoolique. On n'y peut rien. Nous vivons depuis des millénaires sur des terres où il y a peu de végétation à cause des conditions climatiques difficiles. Nous avons toujours mangé de la viande, des oeufs, des produits laitiers et du poisson. Cela signifie qu'au cours du processus d'évolution nous avons développé un métabolisme lipido-protéîque. Toi tu es de la race indo-européenne, tu as un métabolisme glucido-protéïque, parce qus vos ancêtres depuis des centaines de milliers d'années se sont surtout nourris de plantes. - Quel rapport avec la vodka ? - Tout alcool est fait à base de grains, de pommes de terre ou de fruits. Pour que l'organisme puisse le dégrader, le digérer, il faut des enzymes que toi tu as en quantité suffisante. Moi en revanche j'en ai très peu parce que mon métabolisme est différent."