l_impossible_pardonrandy_susan   Il est en effet des pardons difficiles, voire impossibles à accorder. Lorsqu'un drame a lourdement perturbé le cours d'une vie dès l'enfance, lorsqu'un homme en est reponsable. Lorsque deux petites filles ont tout perdu, en l'occurrence : une mère, un père, un foyer stable... Mais ces deux soeurs, Lulu et Merry, restent là l'une pour l'autre, elles s'aident mutuellement à tenir debout dans toutes les épreuves traversées.
   Lulu l'aînée, pragmatique, s'installe dans le mensonge et le déni, se blinde et tente de s'ancrer dans une nouvelle vie, dans une famille "bien à elle" - mais n'est-ce pas un leurre de croire repartir à zéro, effacer ce qui a meurtri ?
   Tandis que Merry, la cadette, collectionne les aventures d'un soir, se réfugie trop souvent dans l'alcool, mais s'accroche aux maigres racines qu'elle peut saisir, reste reliée au passé, notamment par son métier, son comportement à l'égard du meurtrier, et son logement. Elle semble plus fofolle et fragile, certes, mais n'est-elle pas finalement la plus sage, la plus raisonnable et la plus mature des deux ?
   Chacune a ses fantômes, chacune les affronte ou les chasse différemment, ce qui donne lieu à des échanges houleux entre Lulu et Merry, y compris à l'âge adulte... A vous de découvrir la suite, je vais finir par trop en dire - c'est peut-être déjà le cas ?

   Superbe roman, qui se déroule sur trente ans sans avoir la lourdeur d'une saga, puisque l'auteur zappe certaines périodes, zoome sur les épisodes importants, tout en alternant les narratrices... Les thèmes sont riches et excellement traités, sans mièvrerie ni misérabilisme malgré le sujet principal, et sans réponses toutes faites. Orphelinat, adoption, amour maternel, non-dits, amour conjugal, adoption, haine, relations familiales, les sentiments ambivalents entre soeurs, la jalousie mais aussi la solidarité dans une fratrie. Le casse-tête insoluble du cocktail infernal faute-remords-haine-pardon-rédemption... Et tant d'autres sujets nourris de réflexions intéressantes et contradictoires, qui invitent le lecteur à prendre parti. Et l'intérêt est précisément de constater que cela s'avère impossible tant la situation semble inextricable et les arguments opposés tout aussi recevables les uns que les autres.

   Ne vous méprenez pas, les non-dits ici sont connus du lecteur, d'emblée. On est loin de la traditionnelle ratatouille réchauffée du secret de famille que la 'victime' et le lecteur découvrent à la fin dans un happy end plus ou moins sucré, après suspense et rebondissements singeant un thriller formaté... Dans ce roman, il concerne deux fillettes qui, sans avoir vraiment eu le temps de se poser de questions, commencent à en subir des retombées. Le récit étant davantage centré sur les adultes, c'est de leur douleur de parents surtout que l'on s'imprègne - cette insurmontable épreuve à dire la vérité. Les enjeux sont lourds, en effet, et la vérité est supposée plus destructrice que le silence sur ces jeunes enfants. Sauf que les cicatrices muettes des adultes étouffent leur progéniture, et que, de toute façon, le passé parental se transmet par un drôle de phénomène d'osmose.

   Cet ouvrage interroge le lecteur, donc, le ballotte entre divers sentiments, différentes opinions. On est convaincu de tout et de son contraire, on cogite, on ne trouve pas de réponse aux questions : laquelle a raison ? Merry agit-elle pour elle ou pour lui ? pour les deux ? pour sa conscience ? par amour ? par pitié ? Bref, un imbroglio à l'instar de toutes les relations familiales, y compris les moins dramatiques.

   Mention toute spéciale au portrait que l'auteur dresse de la maternité et des querelles épuisantes entre enfants. Description parfaitement réussie, peu d'exemples courts suffisent à nous rappeller notre quotidien... Et à évacuer les "bonnes paroles" culpabibilisatrices des anciens qui prétendent n'avoir jamais connu ça...

   Bref, un livre émouvant, délicat, subtil et qui a le mérite de faire réfléchir. Autant de bonnes raisons de l'adopter.

Pouce levé +  Premier de la classe = 16/20 - Horloge  5 au 9 février - j'aime beaucoup la couv, je portais ce genre de robes à la fin des 70's - le livre n'est pas girly pour autant

L'Impossible pardon, Randy Susan Meyers, Le Livre de Poche, juin 2012, 504 p.

Merci Sandrine !  Cadeau  Gâteau d'anniversaire