profanescoeur_rouge 

Le roman s'ouvre sur une atmosphère qui rappelle Dix petits nègres, le chef-d'oeuvre d'Agatha Christie. Mais si le récit est parfois sombre, nous ne sommes pas dans un thriller, loin de là.

Octave Lassalle a recruté quatre personnes pour accompagner ses derniers jours, par le biais d'une petite annonce. A quatre-vingt-dix ans, bien que valide, il a besoin d'une "équipe" (sic) : "Je m'embarque pour la partie de ma vie la plus précieuse, celle où chaque instant compte, vraiment". Il a retenu Marc, Yolande, Hélène, Béatrice, qui se succéderont dans ses journées. Ces choix ne doivent rien au hasard : il a senti en chacun une fragilité, une blessure ancienne encore à vif. Lui-même porte un fardeau depuis quarante ans, un deuil. Le vieil homme apprivoise peu à peu ses compagnons, un par un. Parole, présence, observation, compréhension tacite agissent comme des baumes sur les plaies, mais aussi des révélateurs, des nouveaux tremplins. Les échanges vont alourdir chacun de la douleur de l'autre, certes, mais aussi insuffler une énergie nouvelle.

Quelle jolie plume ! Et le terme de "plume" est doublement adéquat, il évoque l'écriture, bien sûr, mais aussi la délicatesse, la douceur, la caresse de ces relations à la fois pudiques et intimes. Les phrases sont courtes, mais le rythme ne paraît paradoxalement pas saccadé. 

Ce roman est à la fois sombre et lumineux, fin et profond, empreint de vie (amour et sexualité) et de mort. L'écriture est parfaite, ciselée, simple mais puissante et évocatrice - peut-être un brin trop affectée sur la fin ? Et le récit est riche de mots qui touchent, d'observations subtiles, brillantes. Bref, un coup de coeur pour moi, une très jolie rencontre, mais pas tout à fait une "pépite"...

De cette auteur, j'ai aimé Présent ?, Les Insurrections singulières, mais n'ai pas su apprécier Les Demeurées.

 Pouce levé 18/20 - Horloge 26 au 28 avril - jolie collection, couvertures et textes (Actes Sud édite aussi Laurent Gaudé, Alice Ferney, Nancy Huston et bien d'autres...). Mais pas très ergonomique pour la lecture, ce format.

Profanes, Jeanne Benameur, Actes Sud, janvier 2013, 274 p.

    EXTRAITS :

 Elle a relevé brusquement la tête. Il a vu les larmes. Dans sa vie, il en a vu couler, dans son cabinet, à la clinique. Il ne s'est jamais détourné. Il a appris à ne plus être un regard. Juste être là. Ne pas ajouter au chagrin la honte d'être regardé. (p. 30)

 Est-ce qu'on choisit les liens qui vont se tisser lorsqu'on va travailler dans un bureau, une usine, une école ? On va se parler, forcément, et même finir par deviner à la façon de se dire bonjour le matin comment chacun va. On se connaîtra... un peu. On n'aura pas choisi.  (p. 23-24)

 (...) elle presse sa joue contre son ventre à lui, fort, en lui entourant la taille de ses bras. Ce geste-là lui revient de loin. C'était le temps où petite fille elle enfouissait son visage dans le tablier de peintre de sa grand-mère, pressait sa joue contre son ventre et respirait au coeur du monde, protégée de tout, aimée. Elle sent les mains de Jean dans ses cheveux. (...) Comment passe-t-on de la caresse d'enfance à la caresse des corps qui se désirent ?  (p. 153)