apprentiLa Boîte à Bulles, Hors-Champ
janvier 2011, 96 p.

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Les auteurs de BD-documentaires consacrent souvent un de leurs ouvrages à leur père, en travaillant directement avec lui ou à partir des souvenirs qu'ils en gardent s'il est décédé - cf. Art Spiegelman, Etienne Davodeau, Tardi, Michel Kichka... Ces albums sont d'autant plus riches qu'ils sont tissés d'émotion, et, selon la formule consacrée, de grande et petite histoire. 

Au milieu des années 1930, Jacques a seize ans. Bien que son père se soit affranchi du "patronat" en devenant chauffeur de taxi, le jeune homme entre en apprentissage dans les chantiers navals bordelais. Il vient d'abandonner sa formation d'ingénieur, la famille ayant besoin d'argent. Rude entrée dans la vie active : salaire de misère et long bizutage de la part des anciens - "on a toujours besoin d'un plus petit que soi"... pour se venger de l'oppression subie.

Le contexte socio-historique présenté est très intéressant, je ne le connaissais que sommairement. 1936, victoire de la Gauche avec l'arrivée de Blum au pouvoir, grèves pour obtenir les congés payés et la réduction du temps de travail, mais aussi solidarité, création des auberges de jeunesse, aventure et camping... L'album est très agréable à lire : juste assez de couleur pour éveiller le graphisme sans le surcharger - il faut dire que le "bleu de travail" ouvrier s'imposait ! Une postface complète parfaitement le récit : documents d'époque, photos de famille...

On peut éventuellement trouver le propos un peu léger, anecdotique. Mais il s'agit d'une tranche de vie, plus que d'un strict documentaire. Il suffit d'éviter de comparer avec d'autres albums plus engagés.

< emprunt mdtk >

   Extraits : 

 (...) chantiers maritimes du sud-ouest, rue Blanqui... Un comble : cette rue, haut lieu de l'exploitation des ouvriers, portait le nom de celui qui, le premier, avait lancé à la face des bourgeois : "Ni Dieu, ni maître."
(p. 5)

 A l'atelier, on nous apppelle les "arpettes" [nous, les apprentis] corvéables à merci, recevant brimades, moqueries et coups de pied au cul... En somme, à l'usine, nous ne sommes rien.  (p. 13)

 Ce matin du 4 mai 1936, en arrivant à l'usine, se tient un comité d'accueil inhabituel... Les délégués syndicaux distribuent des tracts sur lesquels on peut lire : grève générale, usine occupée...
- La grève ? mais on [la gauche] a gagné les élections...
- Justement, les patrons, faut qu'ils casquent... On veut les congés payés, la semaine de 40 heures, des salaires décents et que Blum prenne le pouvoir tout de suite !
(p. 26)

 Tous les mardis soir, le bureau des auberges de jeunesse se réunit pour organiser les sorties du dimanche... Dans un esprit de fraternité, nous partageons tout et, en cette période d'extrêmisme politique, nous pensons d'abord à la paix et à la nature. C'est une bouffée d'air pur.
(p. 35)