faut-il dépénaliser

Le Muscadier, coll. "Le Choc des Idées", octobre 2013, 128 p.

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>>>  L'avis de Canel :

Débat récurrent, sujet très sensible dans l'opinion publique : dépénaliser ou non le cannabis ?
Je n'ai pas d'avis tranché sur la question, d'où mon intérêt, a priori, pour ce livre.

Il faut déjà comprendre le terme 'dépénaliser'. Petit exposé juridique en introduction et rappel des faits dans les grandes lignes. Quatre chapitres suivent : le premier rédigé par un opposant farouche à la dépénalisation, le second présenté par un scientifique, et un journaliste, tous deux favorables à un assouplissement juridique en la matière. Pour terminer : les droits de réponse successifs de ces mêmes auteurs face aux arguments ‘adverses’.

L'introduction peut sembler dense et complexe pour qui maîtrise mal le mélange droit, économie, statistiques, sciences.

La première partie, rédigée par un médecin-pharmacologue se veut scientifique. Elle l'est, certes - biochimie, neurobiologie, neuropsychiatrie - on apprend beaucoup. Mais elle est également fortement teintée d'idéologie politique, les propos de l'auteur sont virulents et moralisateurs, et une grande partie de ses arguments hors de propos. Quelques exemples :
- "Mais, comme on invalide une performance sportive quand elle porte la marque du dopage, ne devrait-on pas invalider une performance artistique qui porterait la marque des drogues ?"  (p.66)
- "Le cannabis est la drogue de la résignation, de l'indifférence, du rire bête, de la bêtise assumée, de la perte de l'estime de soi, de la sédation, du rêve éveillé (autant dire du délire) et de la faillite assurée ! "  (p. 44)

Ce mélange risque de faire perdre beaucoup de crédit aux exposés scientifiques du chapitre. Le lecteur n’est pas dupe : on peut faire parler des chiffres en fonction de ce que l’on veut démontrer.

La seconde partie est plus nuancée, mais énumère ce que l'on sait déjà
- le danger des effets conjugués alcool + cannabis
- la place du cannabis parmi les autres drogues, dont les licites (tabac, alcool), sa dangerosité moindre 
- le faux problème du tremplin vers les drogues dites 'dures' - le cannabis ne l'est pas plus que le tabac ou l'alcool. 
- l’effet non-dissuasif de l’interdit (à comparer par exemple à la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis dans les années 1920)
etc.

Je ressors de ce livre frustrée : j'ai appris quelques données scientifiques, mais je ne suis pas plus avancée sur la question.
La première partie est-elle volontairement outrée pour mieux faire passer les arguments en faveur de la dépénalisation ? Certains propos sont tellement caricaturaux et ridicules qu'on peut réellement se poser la question.
Une présentation sous forme "questions-réponses" aurait-elle été plus pertinente, plus constructive que deux avis aussi tranchés qui ne se confrontent pas directement l'un à l'autre ?

Un autre titre de cette collection m'attend, il m'aidera peut-être à me faire une opinion.

>>> Celui de Mr :

L’introduction retrace l’histoire de la pénalisation des usages du cannabis en France, qu’il s’agisse de sa seule consommation, de sa production, et de son commerce. Elle définit bien, également, la terminologie juridique. Elle donne aussi des indications chiffrées intéressantes sur la place de ce produit dans notre société.

Jean Costentin (docteur en médecin et en sciences), est farouchement opposé à la dépénalisation du cannabis. Son exposé est très instructif au sujet du mode d’action du THC, la substance psychoactive du cannabis, et par suite sur ses effets néfastes sur l’organisme lorsque ce dernier est consommé trop jeune, ou trop souvent et en trop grande quantité. Ainsi, il est intéressant de connaître les effets du passage de la fumée dans le liquide d’une pipe à eau.
Cet auteur raisonne cependant comme si tous les consommateurs de cannabis devenaient de gros consommateurs, rapidement même, ce qui est loin d’être le cas. Il exagère les conséquences néfastes du THC : ses pouvoirs addictifs et ses effets physiologiques, à un point tel qu’il apparaît qu’il déforme à escient la réalité. Enfin, et c’est sans doute là ce qui décrédibilise le plus son exposé, il mêle aux éléments scientifiques des considérations sociologiques, économiques et morales dignes de mouvements politiques conservateurs extrémistes… Il est pour le moins inquiétant de savoir qu’avec autant d’idées préconçues, il préside le CNPERT (Centre national de prévention, d’études, et de recherches sur les toxicomanies).

Les avis de Alain Rigaud (psychiatre et responsable d’un pôle d’addictologie à Reims), et même ceux de Laurent Appel (journaliste et militant pour la légalisation) sont nettement plus équilibrés. Le premier admet des conséquences néfastes de la consommation abusive du cannabis, et cherche donc des réponses appropriées en matière de prévention. Leurs exposés m’ont cependant paradoxalement moins intéressé que le précédent, notamment parce qu’ils sont moins axés sur les aspects physiologiques.

Ce n’est qu’en partie "droit de réponse" qu’Alain Rigaud dénonce les exagérations de Jean Costentin en examinant les arguments scientifiques derrière lesquels s’abritait ce dernier.

En conclusion : un livre instructif, malgré les excès précités. 

Merci aux éditions Le Muscadier.