wisconsin

ME

The Turtle Warrior, 2005
traduit de l'américain par Isabelle Maillet
10x18, octobre 2008, 442 p.

Bill, huit ans, est un petit garçon solitaire, chahuté par les autres gamins qui lui rappellent, au cas où il l'oublierait quelques instants, que son père est un alcoolo minable et violent, et que sa mère est complètement frappée. Frappée par son mari, certes, et personne ne peut l'ignorer. Mais frappée du ciboulot, rien n'est moins sûr.
Bill a un chouette grand frère, Jimmy, qui le bouscule gentiment pour faire le mariole devant les copains mais qui l'aime et le protège. Bill l'adore, ce frérot, c'est le seul adulte sur lequel on peut compter dans ce foyer sinistre où le père terrorise tout le monde. Mais Jimmy a dix-huit ans, et à cet âge on peut s'enrôler dans les Marines pour "voir du pays" (quand on vit dans un bled du Wisconsin, ça ne se refuse pas, un tel... mirage) et accessoirement pour fuir son abruti de père. Oui mais en 1967, les jeunes Américains qui s'engagent dans l'armée sont envoyés au Vietnam...

En regardant cette couverture de loin, je voyais un petit garçon en train de faire pipi. Image surprenante et de mauvais goût qui me faisait bouder cet ouvrage malgré les avis dithyrambiques. Quelle erreur de s'arrêter à une couverture (surtout que je me trompais sur l'image) ! Ce roman est une merveille. 
On se glisse vite dans le décor, et comme le fera Jimmy, on regarde Bill souffrir, serrer les dents, porter sa mère à bout de bras, lutter bravement pour ne pas se laisser submerger. Et on rage de n'être qu'un spectateur impuissant face à tant de drames. Cela semble tellement simple de consoler un enfant... 
On assiste également à la guerre du Vietnam, la vraie, pas celle des beaux discours politiques censés justifier pourquoi le conflit s'éternise. On la voit à travers le regard de Jimmy et de tous ceux qui se battent dans la jungle, ceux qui voient leurs copains mourir en appelant leur mère, ceux qui attendent le courrier pour garder un petit bout de contact avec leurs proches, un lien avec leur "chez-eux" ; tant que ce fil-là existe, c'est qu'ils sont encore en vie et qu'ils pourront peut-être retrouver tout cela, un jour. Jimmy connaît l'enfer, mais aussi la solidarité, un semblant de famille, une confiance parmi ses frères d'infortune alors que l'équilibre familial était si précaire chez lui.
Dans toute cette horreur, celle d'un petit garçon exposé à la brutalité paternelle et celle d'un soldat dans l'enfer de la guerre, quelques lueurs : douceur et amour d'une mère et d'un couple de voisins, réconfort que l'on peut trouver dans la nature, présence précieuse des morts, par leur souvenir et leur "voix" qui soutient et guide...

Cet ouvrage sombre et sensible est somptueux. De ceux que l'on qualifie de "beau livre", comme 'Seul le silence', 'Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur' et bien d'autres. 
On se prend immédiatement d'affection pour Bill, et ses blessures vous prennent aux tripes. On admire Ernie et son image de père/mari idéal, homme obsédé par la guerre en général, celle du Vietnam en particulier, en rage contre l'enrôlement des jeunes et la responsabilité de leurs aînés qui "laissent faire" - mais quelle alternative ? 
Tous les portraits (et même celui du chien) sont réussis, d'ailleurs, car nuancés : l'auteur gratte le vernis, tout le monde a ses faiblesses, même les gens "bien" qui semblent solides, tout le monde porte une croix (plus ou moins lourde, certes), même ceux à qui tout semble sourire. Comme le reste, les dialogues sonnent juste, pas posés là pour faire joli : des paroles sages, réconfortantes, mais au moins autant de mots maladroits, blessants, même entre ceux qui s'aiment. 

Bref, brillant roman, optimiste malgré toute cette tristesse. De ces livres qui rappellent "que d'autres ont éprouvé des sentiments comparables aux siens ou fait des expériences similaires", et "que, belle ou laide, la vie a de la valeur." (p. 377) 

Horloge  au 11 août