l'autobus

EA

El Colectivo, 2005
traduit de l'espagnol (Argentine) par René Solis
Editions Métailié, septembre 2012, 128 p.

♥♥♥♥

Tandis que la dictature militaire s'affirme en Argentine, les habitants de ce petit village de la province de Cordoba se croient épargnés : la rumeur exagère sans doute les échauffourées dans les grandes villes, tout rentrera dans l'ordre. Mais les menaces se précisent lorsque l’autocar ne s’arrête plus, rendant infranchissable la frontière entre les deux côtés (riches et respectables vs pauvres et minables).

Ambiance pesante dans ce roman aux allures de fable, qui rappelle certaines pièces sombres de Sartre et de Tennessee Williams.
Les caractéristiques de la dictature argentine sont évoquées plus ou moins explicitement : censure, manipulation de l'information, "disparitions", arrestations et exécutions sauvages pour l'exemple, encouragement à la délation. Paranoïa du peuple attisée par le pouvoir en place. Ne faites plus confiance à personne, apprenez à suspecter chaque inconnu d’abord, puis vos voisins et même les membres de votre famille, autant de "subversifs" en puissance. Ne réfléchissez plus et taisez-vous.
Dans un petit coin de ce triste cadre, on découvre une autre histoire sordide, celle du couple Ponce. L’auteur l’esquisse en quelques pages au milieu du récit à travers le portrait de cet avocat « raide comme la justice ». Homme dur et froid comme un bloc de pierre, figé dans son orgueil démesuré, faisant payer cher à sa femme une humiliation (née d'un malentendu ?) et piégé lui-même par la punition qu’il lui inflige.
La destinée sinistre de ce couple n’est pas liée au régime politique en place, mais elle lui ressemble et l’auteur l’inscrit habilement dans l’histoire à la façon d’un emboîtement de poupées russes. Une dictature qui isole l’individu, le réduit au silence, au néant. Comme le fait cet homme en brisant sournoisement son épouse, petit oiseau en cage qui s’échappe par ses rituels rassurants (et flirtant avec la folie ?).

Même si (ou parce que ?) l’auteur lance cette histoire de domination au passage, mine de rien, et n'y revient pas ou si peu, c’est cet épisode qui m’a le plus marquée. Je referme ce roman oppressant et dérangeant sur l'image de cette femme brisée. 

Horloge 9 & 10 septembre