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Editions du Rouergue, La Brune, août 2014, 277 p.

♥♥♥♥♥

On hérite d'un drôle de truc de père en fils, chez les Decime : la grande faucheuse vous cueille à 11h le jour de vos 36 ans. Le jour J, Mortimer, dernier de la lignée, revêt un costume acheté pour l'occasion, s'allonge, attend. La mort ne vient pas. Par contre ses vieux amis Paquita et Nassardine sont bien là, comme depuis vingt ans, et il se doit de leur expliquer son soulagement et son étonnement, à eux qui ignoraient tout des destins tragiques de ses aïeuls et de sa propre vie en veilleuse.

Marie-Sabine Roger a beaucoup de talent pour camper des galeries de personnages sympathiques et drôles. Parfois j'adhère, parfois je trouve un excès de bons sentiments qui me laisse à distance. On n'échappe pas toujours aux poncifs, aux reparties et situations potaches. Je me suis régalée ici du début à la fin grâce à l'humour, à la poésie (ah, Jasmine !), à la générosité (ah, ce vieux couple !). Un tourbillon de vie qui nous laisse le temps de méditer, quand même, sur le sujet principal de ce livre bien moins léger qu'il n'y paraît : cueille le jour, vis. -> « Quelque part au fond de moi, Morty le condamné ne pensait qu'à l'échéance. Tout aurait dû me convaincre de bouger, de partir, de profiter de chaque journée comme d'un trésor inestimable, mais non, je faisais ce que nous faisons tous, je perdais mon temps pour rien, tout en me lamentant de le voir s'écouler. »

Une excellente surprise avec cette jolie fable pleine d'humour que j'ai dévorée en une journée - mon roman préféré de l'auteur à ce jour. J'ai parfois pensé à Teulé, Pennac, Ajar, Lalumière en cours de lecture, admirative des bonnes idées, de la verve et de la gouaille de Marie-Sabine Roger.

< emprunt mdtk >

Sandrine s'est régalée, elle aussi.

   EXTRAITS

Et ce n'était sûrement pas elle qui allait me donner des conseils sur mon look : Paquita s'habille comme une pute. C'est dit sans mépris de ma part, c'était sa première vocation, et je respecte ceux qui ont un projet de vie.  (p. 16)

• On ne devrait jamais laisser les garçons de dix ans voir des ânes en rut. Savoir qu'une telle chose existe pulvérise à jamais toute estime de soi.  (p. 33)

Il y a tellement de gens à qui on ne parle jamais, qui ont l'impression de ne plus servir à rien. Moi, je les aide à s'aimer un peu plus, et c'est tout.  (p. 156)

« Pourquoi tu ne l'as pas gardée, cette fille ? s'étonne Nassardine avec un zeste de reproche. On l'aimait bien, Paqui et moi. »
Comment fait-on pour "garder" l'autre ? J'aimerais qu'on m'explique.
Comme si on pouvait poser une option sur quelqu'un, faire valoir un titre officiel qui nous conférerait à jamais son amour, la jouissance exclusive de son corps, de son coeur, l'entièreté de sa vie, en pleine propriété.
Les gens font ce qu'ils veulent, ils restent ou ils s'en vont.
Personne n'appartient à personne, jamais.  (p. 183)