peau vive

La Grande Ourse, 20 août 2014, 240 p.

♥♥♥♥

Eve a trente-sept ans, elle est biologiste dans un laboratoire universitaire. Elle est incapable de toucher d'autres peaux que la sienne : le moindre contact l'irrite, la blesse, la brûle. Même les vêtements lui sont parfois insupportables. 

Victime de l'attentat du cinéma Saint Michel perpétré par des catholiques intégristes qui ont jugé le film "La dernière tentation du Christ" blasphématoire (Martin Scorsese, 1988), Eve est plongée quelques jours dans le coma. Ses proches viennent à son chevet, peuvent enfin l'embrasser, lui tenir la main, lui parler. Même sa mère qui a quitté le foyer quand Eve était encore enfant. Son père s'épanche sur son passé ; ses proches ont été victimes de la Shoah, Eve ne l'ignorait pas, mais tout n'a pas été dit (et ne le sera pas).
Peut-être Eve trouvera-t-elle là des portes pour réussir à entrer de nouveau en contact avec autrui, changer de vie, faire "peau neuve" ?
A son réveil, elle prend la décision de se rendre à Berlin-est, sur les traces de ses ancêtres. En 1988, le mur est encore debout et divise la ville, l'Allemagne, l'Europe, le monde.

Comme le titre l'indique, la peau est au centre du roman, c'est d'ailleurs ce thème qui m'a donné envie de le découvrir. L'auteur joue avec les expressions : peau vive, peau morte, fleur de peau... Il joue aussi avec les images : le père d'Eve est fourreur, il travaille des peaux mortes (allusion au tannage de peaux juives par les nazis ?), il a lui aussi des problèmes dermatologiques, Eve a trois grains de beauté en triangle sur un bras (références à l'étoile de David ? aux matricules tatoués sur les déportés ?). La peau est un mur, une barrière, Eve a transformé la sienne en carapace inviolable et se préserve ainsi autant qu'elle se punit. Les murs sont des peaux, frontières entre l'intérieur et l'extérieur - mur de Berlin, mur des lamentations de Jérusalem, murs des logements qui abritent des familles. Eve voit des murs qui tombent, qui sont en ruine, décrépits, "lépreux"... D'autres protègent autant qu'ils enferment, comme la famille, la famille-peau : "Depuis sa naissance, on lui répète que, pour proches qu'ils soient, les amis, voire les amants, sont au mieux comme le pan de la chemise, alors que la famille demeure à jamais la peau. S'il est possible d'échanger les uns, on ne saurait vivre sans l'autre."
On tourne autour de ces notions en suivant Eve dans sa quête, elle-même accompagnée de l'ombre bienveillante du "Juif errant".

Gérald Tenenbaum est mathématicien, je m'attendais à une plume sèche, dépouillée, "carrée". Rien de tel, de jolies tournures, des images évocatrices et poétiques mais sans excès. Le propos est riche : réflexions sur la famille, la filiation, la communication à travers ces histoires de peau, étayées de références au cinéma, à la chanson (Brel, Gréco, Barbara...), à l'Histoire et notamment à la Shoah et au communisme d'après-guerre. 
J'ai beaucoup aimé la première partie de l'ouvrage, j'avais encore en tête la présentation de l'auteur, le style m'a agréablement surprise. Je me suis un peu perdue en revanche au côté d'Eve dans Berlin, ne saisissant pas toujours ce qu'elle y cherchait, ce qu'elle y trouvait.

Malgré ce bémol, une belle lecture, et la découverte d'un auteur dont l'univers et les idées m'intéressent. J'espère lire bientôt L'affinité des traces (expériences nucléaires françaises dans le Sahara au début des années 60).

agenda 29 au 31 mars - salon de Montaigu