les fils de rien

Fayard, 20 août 2014, 208 p.

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Ce "fils de rien" a grandi dans les années 80, il a vu son père s'effondrer en perdant son poste d'ouvrier, devenir violent, s'en prendre à lui, le tabasser tous les jours : « Nos familles balayées d'un coup. Les enfants qui grandissent de travers. Sans chemin. Détraqués, littéralement. » (p. 58)
« Jeunesse folle, éperdue, désaxée. » Ces quatre mots en leitmotiv tout au long du texte.

Lui-même rejoint la Meute à l'adolescence pour évacuer sa haine, la haine transmise, la haine subie.
« Nous avons perdu en route nos racines ouvrières, la culture de nos origines. Nous n'aurons jamais accès à celle de la bourgeoisie, parce qu'elle est trop chère pour nous - c'est aussi pour cela que nous la méprisons. Nous en sommes les témoins envieux. L'eunuque au harem. Nous sommes laminés. Des salauds ordinaires. » (p. 132)
Ils cassent, brûlent des voitures, tabassent du black, du beur, du bourgeois, du gauchiste, du « pédé ».
« Un enraciné contre un fils d'exilé. L'indignation contre la frustration, l'engagement contre la haine. Ce combat-là, déséquilibré. La Meute l'emportera chaque fois, qui a pour elle la colère, et surtout pas d'avenir. » (p. 190)
« L'envie de tuer est présente, chaque fois. Les coups sont donnés pour tuer. Cette volonté-là... Le plus beau, le plus dangereux, ce sont nos batailles rangées. »
Ils violent les "Arabes, les juives, les gouines" : « Seule la haine nous fait bander vraiment. L'envie de faire du mal. De blesser en profondeur. De meurtrir les chairs pour longtemps. »

Aujourd'hui, il a quarante-sept ans, il « bâtit [de ses mains] une maison pour son fils », dans un coin isolé, loin de la ville - tout un symbole. Il a quitté sa femme et leur petit garçon de six ans parce qu'il a peur de leur faire du mal, la violence est en lui : 
« Je ne veux pas transmettre ma colère, la violence qui macère en moi. Alors je pars. L'amour, la famille, le travail, tout cela ne compte plus. Mon coeur est trop petit, voilà ce que je me dis. » (p. 42) 
« Les enfants sont ainsi qui devinent d'instinct ce que nous éprouvons et prennent en charge ce qui nous hante. Ils n'oublient aucune des promesses que nous ne savons pas tenir. Nous les blessons jour après jour. Même en les aimant. » (p. 75)
« Nous passons des vies entières à chercher la paix, le bonheur ou ce qui y ressemble. Nous oublions le plus important. Nous ne sommes pas préparés à ne pas faire de mal. Il nous reste seulement à craindre le jugement. Nous errons seuls, pareils à des nomades privés de liberté. Nous vivons dans la peur. La peur d'être chassés parmi nos semblables. Isolés, marqués, rejetés. Des Gitans, des fils de rien, des princes déchus, des humiliés. Ce n'est pas Dieu qui nous juge. Ce sont ceux que nous avons le plus aimés. » (182-183)

Ce livre résonne comme le long cri d'un homme qui ne parvient pas à se remettre debout après une jeunesse de délinquant et des années de prison, à se faire une place dans une société qui a lâché ceux de son espèce dans les années 80, leur a filé la rage, leur laissant l'unique perspective de faire le mal en retour, avec leurs poings, de s'en prendre aux "nantis" et à ceux désignés comme boucs émissaires, les minorités. C'est la plainte d'un homme meurtri qui sent qu'il ne guérira pas. 

Je cite beaucoup d'extraits dans ce billet, parce que les mots de Stéphane Guibourgé sont forts, ressemblent à des cris, des appels, ne se résument pas, se perçoivent comme l'expression d'une douleur individuelle et celle d'un problème collectif, social, qui se manifeste notamment par l'engouement croissant pour certains partis extrémistes. De quoi faire réfléchir le lecteur : qui suis-je, petite ado privilégiée des années 80, pour juger ces « fils de rien, ces humiliés » ?

L'avis de Jérôme.

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