Editions du Seuil, 2014en finir avec eddy
Points, 7 mai 2015, 204 p.

Le petit Eddy vit dans un village picard où les hommes bossent dur, à l'usine, se retrouvent au chômage quand les boîtes ferment ou en invalidité après avoir trop trimé, mal soignés. Les femmes s'occupent des gosses - une pléthore de gamins qu'elles commencent à avoir très jeunes, ce qui coupe court à leurs éventuelles ambitions, mais comme de toute façon, les parents n'ont pas les moyens de payer des études... On peine à joindre les deux bouts, les logements sont en piteux état, on picole pas mal, on a la TV dans toutes les pièces, elle est allumée en permanence, on se méfie de la médecine, des intellos, des bourgeois.

Voilà pour le décor... Eddy a toujours été jugé maniéré, efféminé (voix, intonation, gestuelle, démarche). Dans son milieu où la "virilité" est une question d'honneur, ça la fout mal. Il se fait donc souvent traiter de "pédé", mais dans son village, ça reste supportable, d'autant que son père n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds ; même si les manières de son fils l'agacent, il le défend. Le cauchemar commence quand Eddy intègre le collège, deux gamins le prennent en grippe, le harcèlent, l'humilient, le frappent régulièrement. Les jours d'école, Eddy se réveille la peur au ventre.
Depuis l'enfance, Eddy se sait "différent" : « J'entendais partout et depuis toujours que les filles aimaient les garçons. Si je les aimais, je ne pouvais qu'être une fille. Je rêvais de voir mon corps changer, de constater un jour, par surprise, la disparition de mon sexe. » Il en souffre, essaie de "se corriger", d'adopter une démarche et des gestes plus virils, de s'intéresser au foot, d'éprouver du désir pour des corps féminins... en vain.

Ce témoignage est bouleversant, mais ni larmoyant ni exhibitionniste. J'ai trouvé au contraire beaucoup de sobriété et d'élégance dans l'expression de cette douleur. L'auteur a beau décrire un univers difficile et violent, j'ai eu l'impression en le lisant qu'il ne reniait pas ses proches, et que ce passé qui ne l'a pas tué - mais aurait pu - l'a rendu plus fort, selon la formule consacrée. Le ton d'Edouard Louis rappelle celui d'Annie Ernaux (une auteur qu'il admire), la problématique évoque celle de l'excellent film québecois CRAZY, l'environnement social fait penser à celui de Dimitri Verhulst (La merditude des choses).

Hier, 23 mai 2015, plus de 62% des Irlandais se sont déclarés favorables au mariage homosexuel. En découvrant dans ce témoignage ce qu'Edouard Louis a subi dans sa jeunesse à cause de sa "différence", on ne peut que se réjouir d'une telle victoire - un nouveau pas en avant.

Ce livre est un coup de coeur aussi pour Claire. Il a bouleversé Caro. Sandrine a été très touchée.

agenda 23 mai

- une belle interview où la dignité et la maturité de cet auteur de vingt-deux ans forcent l'admiration -