sombre dimanche

AZ

Albin Michel, 2013
Le Livre de Poche, février 2015, 264 p.

-

En quatre idées : 
- la couverture de l'édition poche ne m'aurait pas attirée et le bandeau 'prix du livre Inter 2013' sur l'édition brochée encore moins
- l'histoire d'Imre est belle, triste et joliment racontée
- l'auteur est très jeune (vingt-sept ans à parution de ce roman)
- elle a un talent incroyable

Hongrie, une petite maison sur un terrain triangulaire au bord d'une voie ferrée. Y vivent Imre, né en 1973, sa soeur Agnès qui a huit ans de plus, leurs parents, et le grand-père paternel. 
Chaque année, le 2 mai, le pépé prend sa cuite à coup de Palinka, pour célébrer le triste anniversaire du décès de sa femme « morte en 1955, d'un excès de communisme » à l'en croire. Le roman s'ouvre sur cette scène qui donne bien le ton général : la grisaille d'un pays de l'est dans les années 70, les séquelles de l'occupation russe, la pauvreté mais pas la misère, une famille soudée mais un peu bancale quand même, quelques fantômes et non-dits. Et puis les déchets dans ce jardin, jetés par les passagers des trains, comme toute la guigne accumulée par cette famille au fil des années...

En moins de trois cents pages, on traverse trois décennies en compagnie du doux Imre, de son enfance à sa vie de couple via ses tourments d'adolescent. Grâce à des souvenirs glanés ici et là, Imre apprend peu à peu les drames subis par ses proches pendant l'occupation allemande et lorsque le pays était sous l'emprise communiste.

L'auteur est très douée pour planter son décor en quelques mots (la maison, le jardin, les rails, la gare, la ville), et pour donner vie à ses personnages, sobrement et efficacement, et nous les faire aimer - même le pépé bougon. Beaucoup d'intelligence dans le propos, de sensibilité mais aussi d'humour pour nous faire ressentir la blessure d'enfants privés prématurément d'une mère, la rancoeur d'un homme brisé par les événements d'un pays en guerre, ses désillusions à la chute du régime communiste. Belle évocation, également, du rapport à leur corps de femmes violées ou avortées : « Je ne veux pas que les hommes me touchent. Je ne veux pas qu'ils me pénètrent. Je veux une vie entière sans penser à ce qu'il y a à l'intérieur de moi. A ce que l'opération [avortement] a pu y faire. Peut-être que c'est complètement couturé. Ou un peu comme du bois. Je voudrais que ça le devienne entièrement. Me refermer comme une blessure, cicatriser. » (p. 235)

Alice Zeniter a vécu quelques années en Hongrie où elle enseignait le français, et cette connaissance intime des lieux et de la culture se ressent, elle parle parfaitement de ce pays malmené par l'Histoire, sans pathos ni grandiloquence.

Deux envies à l'issue de cette lecture : en savoir plus sur la Hongrie et lire d'autres ouvrages de cette auteur prometteuse - cette première approche est un coup de coeur. 

agenda 6 au 8 juin - merci Mr !