la femme qui pleure

ZV

La mujer que llora, 2013
traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan
Arthaud, 26 août 2015, 420 p.

♥♥♥♥ 

Dora Maar (1907-1997) est une grande figure du surréalisme. Maîtresse et muse de l'écrivain Georges Bataille, puis du peintre Pablo Picasso de 1935 à 1943, sa carrière de photographe a été éclipsée par le génie et la célébrité du "Maître". On retient d'elle qu'elle fut son amante, qu'elle lui inspira des portraits de femmes en larmes. On oublie qu'elle fut une artiste à part entière, elle a aussi joué un rôle important dans l'élaboration de l'oeuvre magistrale Guernica, assistant Picasso en photographiant chaque étape de la création.

Dans cette biographie romancée de Dora Maar, Zoé Valdés nous immerge dans une histoire d'amour douloureuse, celle d'une passion à sens unique et/ou sado-masochiste. Picasso y apparaît comme un génie tourmenté et tortionnaire. Quoi qu'on pense de son oeuvre et de ses idées, on le voit ici en mufle, en porc, ou comme Dora Maar et l'auteur l'évoquent parfois, en taureau, une sorte de Minotaure réclamant son tribut de chair fraîche, masculine et féminine, se nourrissant d'eux pour créer et pour jouir de la vie. Un prédateur adulé par des proies consentantes, un Dieu à qui l'on sacrifie des offrandes, espérant être touché par sa grâce.

En lisant cet ouvrage aussi fascinant que dérangeant, on s'étonne que Dora Maar, en dépit de sa grande intelligence, de son talent, de son indépendance et de sa force de caractère, se soit laissée soumettre, maltraiter et briser à ce point et si longtemps par Picasso - le seul homme qu'elle ait aimé parmi tous les amants/maîtresses qu'elle a connus. On s'étonne aussi que tant de proches du peintre se soient laissés fasciner, éblouir et aient vécu à travers lui - tel Eluard qui semblait préférer voir sa jeune épouse Nusch s'abandonner sous les coups de boutoir de son ami, plutôt que dans ses bras...
« Dora ne comprit jamais pourquoi Eluard obligea Nusch à coucher avec Picasso sous ses yeux. Mais ces choses, supposa-t-elle alors, les femmes devaient les accepter, au nom de l'amitié, de la poésie, du surréalisme. » (p. 133)
Mystères de l'amour et de la puissance attractive d'un génie, d'un homme de pouvoir... 

J'ai adopté lentement l'écriture puissante de Zoé Valdés. Mais ma curiosité a vite été éveillée, je me suis passionnée pour le destin de Dora et j'ai beaucoup appris sur l'univers des surréalistes, notamment dans les années 30-40, leurs relations troubles, leurs rapports à la politique dans une Europe en pleine tourmente... J'ai rarement autant consulté Internet au cours d'une lecture, pour aller lire des biographies, mettre des visages sur des noms inconnus et surtout voir des photographies et peintures de surréalistes. 

Une biographie passionnante (malgré quelques longueurs sur la fin) à mettre en perspective avec d'autres textes sur Dora Maar ; on aimerait croire que son martyre aux côtés du "Grand Génie" ne fut pas si terrible, que cette vision romancée est bien pessimiste - mais je crains que non, hélas.

• Un grand merci à Babelio et aux éditions Arthaud (Flammarion) pour cette belle découverte.

agenda 11/10 et 18 au 20/10

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• Dora Maar photographiée par Man Ray (1936) •

picasso et dora 1937   Paul et Nusch Eluard
• Picasso et Dora Maar, 1937 - Nusch et Paul Eluard •

Guernica1
• Picasso travaillant sur Guernica (photo de Dora Maar, 1937) •

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• photographies de Dora Maar : 29, rue d'Astorg (1936) - Père Ubu (1936) - Silence (1935-1936) •