ils sont votre

jonquet

Points, 8 novembre 2007, 393 p.

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Inutile de rappeler que l'Histoire se répète. Quoique... Au vu de certaines réactions de surprise, on peut se demander si nous en sommes vraiment conscients. Comme si nous n'avions pas d'exemples récents - ou actuels, même, mais "loin de chez nous" - de barbarie et de guerre.

La preuve s'il en fallait : « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » est un vers rédigé en juin 1871 par Victor Hugo ("A ceux qu'on foule aux pieds"), en référence aux Communards. Il s'applique parfaitement aux émeutes dans certaines banlieues à l'automne 2005, qui servent de cadre à cette intrigue de Jonquet.

Dans cet excellent roman, l'auteur montre la complexité de la crise sociale en France, condensée dans les cités 'difficiles' où la mixité sociale est catastrophique - crise aggravée par les difficultés économiques et qui s'exprime au niveau national par un sentiment d'insécurité et un vote extrémiste. 
Nul manichéisme ici, ce ne sont pas les gentils gaulois et feujs contre les méchants blacks et arabes - ou autre combinaison, ou l'inverse, selon notre degré de politically correct et la distance que nous avons par rapport au sujet. Ce sont des hommes entre eux, donc des loups, des victimes et des bourreaux, de tous côtés. Et d'autres hommes moins impliqués qui voudraient changer les choses, mais assistent impuissants aux drames qui se jouent autour d'eux.
Jonquet met bien en perspective l'ambiance de guerre civile dans certains quartiers avec le conflit israélo-palestinien, ainsi que toutes les humiliations que les "croisés" (les blancs) ont fait subir aux Arabes depuis des siècles et des siècles - amen. Ce sont ces mêmes arguments (sans nuances, caricaturés, biaisés) qu'utilisent les islamistes pour pousser des jeunes au terrorisme. « Maintenant, nous les musulmans, on va riposter ! Partout on opprime nos frères, en Palestine, en Irak, en Tchétchénie... Ça a assez duré, on va rendre coup pour coup ! » (p. 79)
Bref, pour faire simple, le conflit Orient/Occident n'est pas nouveau et il n'a pas fini de se complexifier avec tous les intérêts financiers, politiques et économiques en jeu au niveau international et dont le citoyen lambda n'a pas connaissance. Et l'école, la police, la justice n'ont pas les moyens d'y remédier quand cette haine s'exprime dans des microcosmes.

Si les destins de la jeune prof Anna, du brillant petit Lakdar, de son papa dépassé, du pauvre Moussa complètement paumé - et bien d'autres - vous bouleversent par moments, vous donnent envie de hurler, sachez que ça ne s'arrangera pas au fil des pages, au contraire. Thierry Jonquet écrivait en 1998 dans Rouge c'est la vie (récit de son engagement militant) : « J'écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n'en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n'accorde aucune chance de salut. » En effet. Cet auteur a l'art de nous faire cogiter et de nous mettre mal à l'aise lorsqu'on prend conscience que les torts sont partout, et les problèmes sans issue. 

agenda 9 au 12 déc.

  •••   EXTRAITS  •••

■  Chacun commentait à sa façon la première escarmouche de cette rentrée [au collège]. La confrérie des pédagogues se répartissait en deux camps bien distincts. Les durs à cuire qui, une bonne fois pour toutes, grâce à une alchimie relationnelle aux ingrédients mystérieux, véritable formule magique, étaient parvenus à s'imposer, et les autres, qui, à des degrés divers, devaient remonter au créneau à chaque début de cours.
Anna retrouva Guibert près du distributeur à café. Livide.
- Ça s'est pas bien passé du tout, chuchota-t-il. Et toi ?
- Pas trop mal... Tu as un truc, là, sur la manche...
Guibert s'empourpra. Un résidu de crachat. Anna lui tendit un Kleenex.
- Et dans le dos aussi, ajouta Anna. Attends, je vais le faire...
La veste de l'angliciste était parsemée de taches de même nature. Anna les essuya, une à une, épuisant toute sa pochette. Guibert ne savait plus où fuir. Il avait trouvé refuge dans l'angle de la machine à café et s'y renfrognait, rongé par la honte.
(p. 63)

■  La confusion la plus totale régnait dans les esprits [de 3e B]. Moussa s'acharnait contre un musulman, ça, c'était pas bien, mais d'un autre côté, Djamel, il avait pas le droit d'insulter les blacks, et justement, dans la classe, il y en avait, des blacks musulmans, même si lui, Moussa, il l'était pas, musulman, alors c'était vraiment compliqué de s'y retrouver.
(p. 180)

■  Djamel n'osait presque plus sortir de chez lui. Il sécha le collège les derniers jours avant les vacances de la Toussaint. Son visage couvert d'ecchymoses faisait peine à voir. Ses parents ne s'en formalisèrent pas. Bien avant lui, son grand frère Bechir était souvent rentré au bercail dans un tel état. Des bagarres de gosses, rien de plus. Et d'ailleurs, c'était ainsi que Bechir s'était endurci et avait trouvé une place de videur au Sexorama de la place Pigalle, un vrai travail où il ne se salissait pas les mains et ne courbait pas l'échine sous les ordres d'un cheffaillon raciste, comme le daron, sur ses chantiers... Ceinture noire de karaté, il était, Bechir, et ça, c'était mieux que tous les diplômes pour obtenir le respect.
(p. 225)

■  Djamel le regarda avec des yeux ronds. Encore plus admiratif. Il avait l'air de rien, Lakdar, toujours sage au collège, toujours prêt à rendre ses devoirs à l'heure, à bien répondre aux questions des profs, style limite lèche-cul, et total il connaissait un keum qui faisait le Djihad ! Vas-y la ruse ! Lakdar, c'était le plus fort ! Tous les super coups de vice, il les connaissait à donf' ! 
(p. 310-311)

 

- challenge thrillers & polars chez Sharon (16e) -

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