mercredi 23 décembre 2015

~ Profession : Nain de jardin - Hubert Ben Kemoun

profession nain1

Editions Thierry Magnier, Petite Poche, mars 2005, 43 p.

♥♥♥♥

J'ai avoué récemment avoir placé une petite figurine décorative dans mon jardin. Allez, soyons honnêtes, appelons un nain de jardin un nain de jardin. Bon, il est tout petit, hein : Ø 7,5 x H. 9 cm. Et sobre, attention : il ne porte pas de brouette et n'est pas atrocement maquillé/coloré (un peu de vert anis brillant sur la terre cuite mate et point barre). Tout mignon, quoi, et il est sur le rebord d'une petite fenêtre - ah bon, c'est pire que sur la pelouse ou dans un massif ? 

N'empêche, ça rappelle l'histoire de Boniface imaginée par Hubert Ben Kemoun Profession nain de jardin : sa vie ennuyeuse, son rapt...
Depuis quatre ans qu'il est installé dans ce jardin, Boniface se sent seul, il n'y a que Monique qui s'occupe de lui, qui pense à le remettre debout quand il se retrouve, au gré d'une partie de foot entre gamins, allongé sur le dos ou face contre terre, le nez plongé dans la boue ou la santoline, victime du chat qui lui fait pipi dessus. Jusqu'au jour où il se fait enlever et séquestrer. Et si c'était l'occasion de commencer une nouvelle vie, pleine d'aventures ?

Histoire amusante qui ravira petits et grands lecteurs. Il m'a donné envie de me replonger dans la vraie 'affaire' qui l'a inspirée - affaire délirante qui n'est pas sans rappeler celle de Zaï, zaï, zaï, zaï (Fabcaro). Merci L. pour ce bon moment et la surprise ! sapin Emoji

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LA 'VRAIE' HISTOIRE (source : Libération)

 Souvenez-vous, le mouvement est parti d'Alençon, en juin 1996, et c'était vraiment pour se marrer entre potes :

C'était une « connerie », autant qu'un crève-l'ennui du samedi soir, pendant que les copains sortaient en boîte. C'est venu « comme ça », en juin 1996, avec un premier nain de jardin repeint puis « libéré » dans son « milieu naturel » : la forêt. « On s'est dit: "Faut qu'on en libère d'autres ! Qu'un max de nains y passent !" » Dans sa chambre d'étudiant, celui qu'on surnomme Prof, porte-parole improvisé du Front de libération des nains de jardin (FLNJ), rit et rit encore. La surprise, dit-il. La surprise de voir « l'ampleur que l'affaire a prise ». Et c'est volontiers qu'il raconte, un brin fier du coup. Pas mal dépassé, aussi. A l'origine, les membres du FLNJ sont six, bientôt sept. Ont entre 18 et 24 ans. Etudient ici (Beaux-Arts, école de cinéma) ou là (biologie, droit). Des disparitions de nains ont certes déjà eu lieu, mais, jusqu'alors, personne n'avait agi comme eux. Comme un commando. Huilé et organisé. C'est en deux jours, dit Prof, qu'ils ont « tout pensé, tout structuré ». Deux jours pour se trouver un nom de code. De vagues inspirateurs : Dada et les happenings des années 1960. Une raison d'être: Libérer ces « êtres maltraités, séquestrés dans les jardins, laissés dehors la nuit et dans le froid, seuls, ou entourés de poules ». Et, enfin, une tactique en quatre temps: repérage, « libération » (le vol des nains), maquillage (« Pour leur enlever ces peintures qui les rendent si laids ») et « libération finale » : le lâcher forestier, avec feux de Bengale et musique techno.

■  L'affaire prend de l'ampleur, comme dans Zaï, zaï, zaï, zaï, la population concernée s'affole, les médias s'en emparent - et ANALYSENT, parce que les médias, ça analyse : 

Chez les victimes-propriétaires de gnomes, c'est l'incompréhension. L'affolement, parfois. L'un d'eux se déclare « orphelin » de ses nains, les plaintes tombent en rafale, des voix s'élèvent pour protester. Parmi elles : Fritz Friedmann, docteur en nanophilie, président de l'Association internationale de protection des nains de jardin. C'est que l'octogénaire suisse n'est pas du genre à prendre les choses à la légère question nains. Initiateur de neuf procès envers des fabricants de figurines accusés de ne pas se conformer aux canons du nain dûment publiés par sa Gazette du nain, il écrit au ministère de l'Intérieur. S'indigne de cette « nouvelle criminalité ». Et proclame: « Les nains sont nés pour vivre dans les jardins. » A Strasbourg, un groupe musical, les Nains Porte-Quoi, monte au créneau. En 1994, le trio a sorti l'hymne 'Sauvons les nains de jardin', « pour rigoler », avant « de prendre les choses au sérieux ». Voilà même que Jean-Claude Kaufmann, sociologue, prend position. Pour lui, les rapts de nains traduisent le « fou rire du dominant. Une manière de se classer socialement ». Pire, par son action, « le FLNJ nie la capacité à se construire un univers, l'amour du geste, l'esthétisme, l'équilibre du jardin ». En un mot: « Une ironie facile et suspecte », qui doit son succès au « choc des cultures » qui la sous-tend. Les yeux plongés dans son press-book, Prof estime que « ce monsieur a raison ». Que c'est bien à la « laideur » pavillonnaire qu'on s'attaque. Qu'il y a du ricanement dans tout cela. Mais pas seulement. Prof souffle : « Il est terrible, ce fossé entre ceux qui ont compris la blague, et les autres. Mais on les comprend, les gens. Surtout ceux qui ont des nains. Dans notre entourage, on connaît tous des gens qui en possèdent. » Et d'un souffle encore, Prof d'ajouter : « Inconsciemment, on voulait peut-être exorciser une part de nous-mêmes, ou de notre entourage. Faire réagir, ce n'était pas notre but. On a juste soulevé l'interdit qu'on pouvait. » « L'effet contraire ». Mais, pour le FLNJ, il y a pire encore que les réactions des anti-. Il y a le commerce. Selon Gardena France, leader du marché, les ventes de nains de jardin ont explosé en France depuis deux ans. Elles se chiffraient en centaines, elles le sont désormais en milliers. Chez Gardena, on appelle ça un « effet boule de neige phénoménal ». Aux victimes d'enlèvements, le fabricant envoie même des échantillons, « pour les aider à remonter leur collection ». Prof, « dégoûté », préfère appeler ça l'« effet contraire ». Et le voilà qui repart dans un éclat de rires, « malgré tout ».

• article de David Dufresne, Libération, 11 septembre 1997. 
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Commentaires sur ~ Profession : Nain de jardin - Hubert Ben Kemoun

    Super la photo !!
    Quelle histoire le FLNJ... Les nains sont "tranquillos" dans les jardins maintenant. Certains ont même pris de la hauteur )

    Posté par L, mercredi 23 décembre 2015 à 23:10 | | Répondre
  • Du coup il a eu droit à une bonne douche avant la photo, le Boniface de chez nous ! (et la fenêtre à un dépoussiérage).
    Oui, rigolote cette histoire du FLNJ qui a vite dépassé ses auteurs, car montée en épingle par la presse. Ça m'a vraiment fait penser à 'Zaï, zaï, zaï...'.
    Encore merci pour cette découverte, L. !

    Posté par Canel, mercredi 23 décembre 2015 à 23:18 | | Répondre
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