le monde d'aicha

Futuropolis, 4 juin 2014, 144 p.

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Connaissez-vous le Yémen ? « al Qaeda et son fondateur Oussama ben Laden, originaire de l'Hadramout (région de l'est du Yémen) ; ses guerres tribales, son PIB, l'un des plus bas du monde, le nombre de ses armes en circulation, équivalent à deux Kalshnikov par habitant, nouveau-nés inclus et... ses femmes voilées [95% des Yéménites le sont de la tête au pied], donc opprimées. » 
On pourrait ajouter : la haine entre populations yéménites et somaliennes qui, dans certains quartiers, doivent se partager l'accès à l'eau.
« - Toi, tu dois aller au bout de la queue, on passe avant toi, tu le sais.
- J'ai les mêmes droits que toi...
- Va au bout de la queue, Africaine ! Connasse d'Africaine ! Va au bout ! Connasse ! »

yemenLe roman graphique La voiture D'Intisar (Pedro Riera & Nacho Casanova) m'avait appris que la condition féminine était difficile au Yémen, ce que confirme cet album.
La reporter-photographe Agnès Montanari y présente quelques parcours de femmes grâce aux rencontres qu'elle a effectuées, aux échanges qu'elle a eus avec elles, aux photos prises. Ugo Bertotti a utilisé ces matériaux pour rédiger et illustrer magnifiquement ce reportage.

Au Yémen, le port du niqab est conseillé/imposé par la plupart des époux, les parents (le père et sa famille, plutôt ?) sont déçus lorsque le bébé qui naît s'avère être de sexe féminin, les filles de la campagne ne vont pas à l'école, elles sont juste monnayables dès que les parents peuvent les marier - très jeunes, tout juste pubères. Elles partent alors vivre dans la famille de l'époux, celui-ci est parfois violent et généralement soutenu par sa mère. Des femmes meurent sous leurs coups, d'autres s'en sortent mieux grâce à l'apathie masculine - le khat, drogue locale consommée sans modération, fait des dégâts : « Mon mari... L'unique travail qu'il ait jamais accompli était de charger la shisha » raconte Hamedda, qui a ainsi pu avoir les coudées franches et faire prospérer son restaurant...

Certains femmes arrivent en effet à s'en sortir, à suivre des études. Il est même possible de divorcer - mais attention, sans un homme à vos côtés (époux, frère, père), vous n'êtes plus rien au Yémen. 
La réflexion autour du voile est intéressante : il n'est pas seulement un instrument de soumission, il permet aux femmes de se camoufler, d'être tranquilles, d'acheter la paix sociale puisqu'il rassure les hommes. « Aïcha [jeune ingénieur] porte le niqab parce que c'est plus pratique : 'Ici, les hommes ne sont pas habitués à voir les femmes le visage découvert et nous, nous nous sentons mal à l'aise. Cela n'a rien à voir avec la religion.' » 

« Un reportage qui donne la parole aux femmes du Yémen. [... Un pays où] tous, les hommes comme les femmes, sont prisonniers d'un cercle tribal, qui se nourrit de pauvreté et d'ignorance, qui fait peur. C'est là mon pays : archaïque, abîmé et magnifique » conclut Aïcha.

Une lecture instructive - qui montre qu'il est toujours difficile de juger une autre culture - et saine pour nous qui nous plaignons de la place des femmes dans notre société...

agenda 5 au 6 février - emprunt mdtk