à la table des hommes

syge

Albin Michel, 4 janvier 2016, 262 p.

♥♥♥♥

« Le ciel au-dessus de lui [est] déchiré par des traînées de feu stridentes, la terre autour de lui [...] ébranlée par des déflagrations, empuantie par des gaz. »
Pays ravagé par la guerre, où l'on a perdu toute trace des hommes de 15 à 65 ans, même après la fin du conflit.
Période indéterminée, lieu indéfini... Pas grave, ces imprécisions, on sait bien que l'Histoire de l'humanité se répète : « le problème n'est pas que le monde ne tourne pas rond [...], il ne l'a jamais fait et ne le fera jamais, mais plutôt qu'il s'acharne, précisément, à tourner en rond, en vrille folle sur lui-même, toupie ventrue gavée de sang et de fureur, ivre de ses propres cris et vrombissements, siècles après siècles, continûment. » 

Personnages principaux : un porcelet, une corneille. Et surtout, un jeune garçon sorti de nulle part (pas tout à fait, pour le lecteur). Ceux qui l'ont trouvé l'ont surnommé Babel. Il lui manque « sa mère, son nom, sa langue maternelle, son pays, toute son enfance. » 
« Il est né au seuil de l'adolescence, nu de corps, de mémoire et d'esprit, et il s'en accommode. » 
Il est fasciné par la nature, la forêt, les animaux et, dans le monde des humains, par la langue et les mots : « Plus il avance dans le territoire des mots, plus celui-ci s'évase, s'accroît, il s'accidente, se creuse ou s'élève. Il y a des moments où Babel oscille entre angoisse et vertige devant cette immensité qui lui semble en écho à l'infinité de l'univers - en expansion continuelle. »

Je recopie beaucoup d'extraits, parce que la richesse de ce livre est dans les mots, dans la plume de l'auteur, si juste et si belle (mais sans maniérisme). 
Les thématiques abordées sont intéressantes, certes, mais la plupart peuvent paraître galvaudées : maternité charnelle, famille, langue, guerre, nature, arrogance et sentiment de supériorité de l'humain (lui le plus cruel, le plus indigne de tous les animaux*)... Tout est dans l'art de Sylvie Germain pour exprimer ces idées. J'apprécie particulièrement la pertinence de ses propos sur la violence humaine, la langue.

Entre « fabuleux et réalisme le plus contemporain » (quatrième de couverture), ce roman m'a longtemps rebutée. J'ai souvent oscillé entre ennui (lyrisme, nature) et coup de coeur. Grâce à tous les passages sublimes que j'ai relevés, mon impression globale reste très positive et je conseille cet ouvrage « fabuleux » (dans tous les sens du terme).

* « [...] les animaux et les humains, quelle que soit leur parenté, ne peuvent pas être confondus et tomber sous les mêmes jugements ; les premiers vivent en paix avec leur finitude, en droite conformité à leurs instincts, en plein accord avec le monde, ils vivent la vie en plénitude ; les seconds, taraudés par l'idée d'infini, sont en lutte avec leur finitude, en conflit constant avec leurs instincts qui n'en prennent pas moins le dessus la plupart du temps, en violent désaccord avec le monde, ils vivent la vie par à-coups plus ou moins réussis. »

agenda 19 & 20 février

Un grand merci à Aurore et aux éditions Albin Michel.

- challenge rentrée littéraire janvier 2016 avec Laure (MicMélo) -

challenge RL 01