polluxEditions Nomades, 5 octobre 2016, 130 p.

Histoire de Nantes en accéléré via quelques interviews fictives de personnages plus ou moins célèbres, natifs ou acteurs de cette ville.
On commence la visite avec Donatien et Rogatien, deux martyrs chrétiens nés au IIIe siècle après JC. Le parcours s'achève avec un hommage au navigateur nantais Eric Tabarly, disparu en mer en 1998.

Quoi que laissent attendre le graphisme et la présentation, ce recueil s'adresse plutôt aux adultes qu'à un jeune public. On (ré)apprend mine de rien beaucoup sur l'histoire de la ville et de la région, et sur quelques personnages influents (politiques, urbanistes, industriels, écrivains...).
Et même si les chapitres sont courts et pleins d'humour tout mignon, grâce au texte et aux petits dessins en marge, l'auteur dénonce au passage les guerres, l'esprit de conquête, les magouilles entre politiques et religieux, la soif de pouvoir et de richesse de ceux qui nous ont gouvernés, nous gouvernent, et nous gouverneront.
Nantes s'est en effet enrichie avec le commerce triangulaire, et l'on apprend avec dégoût qu'une rue et une salle de l'hôtel de ville ont gardé le nom d'un « personnage fort de l'esclavagisme et de la traite négrière » (Gérard Mellier). On s'écoeure aussi des massacres perpétrés au nom de cette Révolution française qu'on célèbre tous les ans avec quelques pétards (cf. extrait infra). Dans un registre plus léger, je me suis régalée avec le chapitre sur le mythique Petit LU (3 tonnes de biscuits produites chaque jour en 1885 !).

Bref, un recueil beaucoup moins léger qu'il n'y paraît, et nul besoin de connaître les lieux pour apprécier. L'auteur a également publié Interviews à Lyon.

agenda 25 > 31 janvier - merci à Babelio et aux éditions Nomades !

 

   EXTRAIT :

[ Interview de Jean-Baptiste Carrier (1756-1794) ]
- Parlez-nous de cette guerre.
- Les Vendéens se sont soulevés à partir de mars 1793 contre la République.
- Ah ? C'était ça qu'ils disaient ? Contre la République ?
- Bon, non, pas vraiment.
- Faudrait savoir.
- Ils évoquaient différents prétextes, notamment le refus de la constitution civile du clergé, ou la levée en masse de 300 000 hommes pour renflouer les effectifs de l'Armée révolutionnaire.
- Ça a l'air d'être un peu plus que des prétextes, vous êtes sûr que ce n'était pas leurs vraies raisons ? J'ai lu qu'il y avait aussi un appauvrissement des paysans, une crise économique liée aux assignats, une appropriation du pouvoir par les bourgeois marchands au détriment du peuple... Sans compter effectivement la négation d'une identité culturelle très ancrée. Ça fait pas mal de vexations !
[...]
- Quoi qu'il en soit, les Vendéens n'arrêtaient pas de se soulever depuis mars 1793. [...] Quand je suis arrivé à Nantes, les prisons étaient engorgées dans toute la région : des milliers de brigands hommes, femmes, enfants, royalistes et ennemis de la Révolution. Ça commençait à présenter un risque pour la ville : le typhus a fini par se propager à pleine vitesse dans les prisons, ça flairait, un truc de fou !
[...]
- Et du coup, qu'est-ce que vous avez fait pour désengorger les prisons ?
- J'ai déporté tous le monde.
- C'est radical. Vers Cayenne ?
- Non, dans la Loire.
- Comment ça ?
- Bah verticalement, quoi. Je les ai déportés, mais dans l'eau.
- Vous les avez noyés ?
- Oui, voilà.
- Je crois que je viens de légèrement vomir dans ma bouche.
- Rho, ça va, c'était des brigands : prêtres réfractaires, royalistes en tout genre, femmes et enfants de soldats en soulèvement contre la Révolution ! On n'allait pas laisser la Vendée s'en tirer comme ça ! Et puis je n'étais pas seul décisionnaire, le commissaire Bignon a bien participé : ils ont condamné à peu près tout le monde, à tel point qu'on a arrêté la guillotine, sauf pour les VIP. Les autres, on les fusillait ou on les noyait.
(p. 75-78)