entre 2 mondes

Michel Lafon, 5 octobre 2017, 413 p.

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Entre deux mondes : loin de leur pays ravagé par la guerre ou la famine, souvent séparés de leurs proches... et sans statut en Europe, indésirables, même.
Entre deux mondes : pas tout à fait morts, ayant survécu au pire pour venir jusqu'ici... mais plus vraiment vivants, parce que cette situation d'attente a de quoi les rendre dingues, ces milliers de migrants arrivés difficilement jusqu'à Calais. Beaucoup espèrent encore passer en Angleterre, risquent la mort pour cela - c'est de plus en plus difficile depuis le Brexit. D'autres ont renoncé après moult tentatives infructueuses, certains parmi eux s'enrichissent sur le dos de ceux qui y croient encore...

Dans la Jungle, aussi : des bénévoles, des associations humanitaires.
De l'autre côté : des flics, certains font le sale boulot de la 'chasse au zombie' avec zèle, d'autres contournent ce qu'on exige d'eux comme ils peuvent : « A la fin, il faudra regarder tout ce qu'on a accepté de faire [...]. Et ce jour-là, j'ai peur de me dégoûter. » 

L'intrigue policière n'est qu'un prétexte. Cet ouvrage est avant tout un formidable roman documenté sur la vaste problématique des migrants de Calais. Grâce aux regards naïfs des deux personnages principaux (un policier et un exilé récemment arrivés), l'histoire est à la fois simple et riche d'enseignements : guerre en Syrie, moyens de fuir, business des passeurs sans scrupules, abus sur femmes et enfants, conditions de (sur)vie dans la Jungle, où, là encore, la terreur et l'inconfort règnent, où la loi du plus fort sévit. Il est également question du ras-le-bol de certains Calaisiens parce que l'économie locale s'est effondrée à cause de 'tout ça', de la peur des chauffeurs-routiers agressés, des guerres de clans dans la Jungle (bagarres et meurtres), des terroristes qui profitent du chaos ambiant pour recruter, et bien sûr de la position ambiguë du gouvernement - et de ses mesures qui semblent totalement inacceptables aux citoyens compatissants que nous sommes. Compatissants et indignés, mais peut-être trop éloignés de ces difficultés pour en prendre pleinement la mesure ?

Olivier Norek fait preuve d'une jolie sensibilité dans ce roman qui n'en est pas vraiment un : « Face à la violence de la réalité, je n'ai pas osé inventer », précise-t-il en préambule. Il parvient à faire surgir des moments d'émotion intense, beaucoup d'humanité, au milieu de tant de fange, de noirceur humaine, de misère, d'indifférence. On lit ces pages la gorge nouée de chagrin et de colère, on se sent impuissant, on admire tous les courageux qui parviennent à donner du temps, de la douceur, de l'espoir à ces gens démunis. Bravo et merci à eux. ♥

Lire aussi : Eux c'est nous (collectif), Les échoués (Pascal Manoukian), Les nouvelles de la jungle de Calais (Lisa Mandel & Yasmine Bouagga), On la trouvait plutôt jolie (Michel Bussi), Tous migrants (Cartooning for Peace), Akim court (Claude K. Dubois), Police (Hugo Boris), film Welcome (Philippe Lioret), etc.

Pas sûr qu'on comprenne mieux après, parce que « Tout cela n'[a absolument] aucun sens. Aucune morale. » Mais on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas.
Et pour agir, eh bien je ne sais pas, il y a des associations, il faut trouver la bonne, avec les risques inévitables de dérives : 
« - C'est une petite ville ici, quand un type s'attaque aux Afghans, c'est assez rare pour se savoir vite. Surtout quand il les attaque seul. Personne ne s'en prend à eux, et encore moins à leur maison de sexe.
- Carrément, c'est officiel ? Tout le monde le sait ?
- Oui, tout le monde sauf toi. Ils l'ont édifiée avec les bénévoles du Secours catholique qui pensaient, eux, construire une école. Cinq euros pour un adulte, dix pour un enfant. Tu as perturbé un marché qui rapporte beaucoup. »

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