les noces barbares

Gallimard, 1985
Folio, 26 août 1987, 344 p.

♥♥♥♥

Ludovic a les même grands yeux verts que son père. Mais son père n'est pas un papa, c'est un violeur. Un soldat américain qui a abusé d'une jeune fille de treize ans avant de retourner dans son pays, auprès de sa femme.
Alors la mère et les grands-parents boulangers de Ludovic ne supportent pas les grands yeux verts du petit garçon, ça leur rappelle le drame. L'enfant vit reclus au grenier, attifé de vêtements féminins, mal nourri : « Nicole avait refusé son lait ; le boulanger refusait son pain. » (p. 30)
De loin en loin, Ludovic reçoit la visite d'une cousine, Nanette, une chouette fille qui essaie de lui apprendre à lire, à écrire. Pourquoi n'irait-il pas vivre chez elle ? Elle ne demande pas mieux. Mais non, il ne le mérite pas...

Terrible roman, sombre, suffoquant, qui nous laisse peu de répit. De rares rayons de soleil avec la tendresse de Nanette, l'affection de Micho, qui réchauffent brièvement le coeur glacé du lecteur, mais pas celui de l'enfant, qui souffre trop, depuis trop longtemps, d'un cruel manque affectif. C'est la reconnaissance de sa mère qu'il attend, il n'y a que cela qui puisse le rendre réceptif à l'amour des autres. Alors le lecteur garde la gorge nouée parce que Ludovic est mignon, bouleversant, mais que visiblement personne ne peut rien pour lui. La seule qui pourrait - sa jeune mère - ne le peut pas, revivant à l'infini le traumatisme d'un viol collectif à la vue de cet enfant, pas aidée par ses parents qui la traitent de catin et ont honte.

J'ai dévoré ce livre, au programme de 3e de ma fille. Je l'avais lu à sa sortie en 1985, je me souvenais seulement de l'abandon maternel consécutif à un viol et de la douleur d'un enfant. J'ai redécouvert une excellente plume, très classique, qui pourrait être celle d'un auteur du XIXe, et tous les changements dans la vie de Ludovic que j'avais oubliés. Ce roman est l'un des plus poignants que j'aie lus à ce jour, il me semble, à cause de la douleur morale du petit et du sentiment de révolte et d'impuissance qui étreint le lecteur.

On peut y voir un plaidoyer en faveur de l'avortement, de l'adoption. De la parole aussi, bien sûr, entre adolescents et adultes - les dégâts auraient été moindres si les parents de la jeune fille violée n'avaient pas réagi ainsi. C'est une bonne idée de faire lire ce roman à des collégiens dès 13-14 ans, si souvent persuadés d'être mal aimés, d'avoir des parents tortionnaires, d'être enfermés... Suis mon regard, ô jeune fille qui ressors de cette lecture impressionnée et conquise.

Le roman a été adapté en film, cela me bouleverse d'imaginer qu'on ait pu faire endosser ce rôle à un enfant.

agenda 3 au 6 octobre - emprunt mdtk