sur les épaules

Babel, septembre 2015, 450 p.

ameilu par Mr

♥♥♥♥♥

Ma première tentative avec ce livre fut un échec.
En lisant les premières pages, j'avais l'impression d'entendre la voix de Jean-Claude Ameisen, qui a compilé ici des chroniques radiophoniques consacrées aux sciences, en particulier à la biologie (sur France Inter). Il faut dire qu'Ameisen raconte admirablement bien. Mais j'aime lire à mon rythme, non à celui d'une diction que j'imagine, et j'ai donc momentanément reposé ce livre. Quelques mois plus tard, l'essai fut plus concluant, et je me suis plongé dans ce livre avec ravissement, comme promis par le sous-titre.

Les premiers chapitres montrent la manière dont les fourmis tirent parti de leurs environnements, par leurs organisations sociales et leurs caractéristiques génétiques. Sens de l'orientation et communication sont particulièrement nécessaires à leur survie.

Il en est de même pour les abeilles, autres insectes sociaux présentés. Karl von Frisch (1886-1982), avant de décoder les fameuses danses des abeilles - découverte qui lui valut le prix Nobel de physiologie en 1973 (avec Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen) - avait travaillé sur leur perception des couleurs. Ameisen résume certaines de ses expériences à ce sujet ; elles étaient simples mais dénotaient des capacités de von Frisch à ne pas regarder le monde comme le ferait un homme… Ameisen explique comment les équilibres nécessaires au fonctionnement d'une ruche (température, taux de CO2, répartitions des tâches entre les abeilles…) s'établissent en lien avec la biologie de ses membres (transformations corporelles nécessaires à la production de la cire, rôle des phéromones…). Pour affronter les froids hivernaux, les abeilles se comportent un peu comme les manchots empereurs, se disposant en grappe et organisant des rotations d'individus de la froide périphérie vers le centre (voir le merveilleux film « La marche de l'empereur »). C'est là le contraire de l'organisation sociale en place dans nos métropoles. Les pauvres y restent cantonnés en banlieue, tandis que les plus fortunés organisent leur entre soi dans les centres historiques… Nos politiques devraient parfois s'inspirer de la nature, qui démontre son efficacité sur le long terme. Il est vrai qu'ils n'ont souvent en ligne de mire que l'issue du prochain vote et les avantages individuels qu'ils en attendent, non la survie de l'espèce…

L'ouvrage présente des théories expliquant l'intérêt évolutif et les mécanismes des horloges internes présentes chez de nombreuses espèces animales et végétales, en particulier les rythmes circadiens.
L'auteur montre aussi d'étonnantes capacités d'apprentissage chez des animaux : des mésanges qui apprirent à percer l'opercule de bouteilles de lait, et des bourdons à découper des parties basses de la corolle de fleurs pour accéder plus aisément au nectar….

La dernière partie est consacrée à l'histoire de découvertes relatives au système solaire et à notre planète. On y trouve la citation de Newton (1643-1727) qui inspira le titre de l'émission d'Ameisen et de cette série de livres : « (Quant à moi), si j'ai vu un tout petit peu mieux, c'est parce que je me tenais sur les épaules de géants » (à propos de sa découverte de la gravitation universelle, dans une lettre à Robert Hooke). Joannes Kepler (1571-1630), découvreur des trois Lois qui portent son som fait partie de ces géants, bien que dans toutes ses recherches il ait cherché à retrouver la main du Créateur auquel il croyait. S'appuyant sur les observations de l'astronome danois Tycho Brahé (1546-1601), Kepler sut notamment se détacher de l'idée préconçue selon laquelle le système solaire devrait nécessairement posséder des caractéristiques reflétant une perfection divine (Terre en centre su système, orbites circulaires…). Pour compléter cette lecture, sur ce thème, je recommande vivement le remarquable essai intitulé 'Les Somnambules' d'Arthur Koestler. Quelques chapitres du livre d'Ameisen résument bien l'évolution des idées, tandis que le livre de Koestler ajoute une recherche de compréhension du processus de découverte.

En résumé : cet ouvrage d'Ameisen est à la fois accessible sans connaissances scientifiques préalables, et passionnant.
Billets à venir sur les deux autres tomes.