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Rudolf Lang apprend à treize ans que son destin est tout tracé : il entrera dans les ordres pour expier les fautes paternelles. A la mort de son père en 1914, le jeune garçon se libère de cette volonté et oeuvre pour partir au front. Il deviendra finalement soldat en 1916, dès seize ans. Dès lors, sa vie sera intimement liée au sentiment patriotique.

Voici un roman-documentaire choc. Même si on estime avoir lu de nombreux ouvrages sur le nazisme, celui-ci offre un éclairage particulier. Robert Merle prend l'exemple de Rudolf Hoess (qui a réellement existé) pour montrer comment les idéaux nazis ont pu s'enkyster chez un individu - mais pas n'importe quel individu - et faire de lui un monstre. Rudolf a été élevé par un père tyrannique, impitoyable, obsédé par la religion et le péché. Croyant échapper à l'emprise paternelle, le jeune homme se "libère" en rejoignant l'armée, où il subit de fait d'autres tyrannies : celle de la hiérarchie, mais aussi celle de l'extrême rigueur qu'il s'impose lui-même. Nous suivons le cheminement de cet homme froid, ce "petit fonctionnaire calme et scrupuleux" (p. 369), capable du meilleur et du pire, qui éprouve plus de plaisir en cirant ses bottes qu'entre les bras d'une femme... Le fait que son sens de la discipline occulte tout sentiment, toute faculté de jugement est terrifiant : "Je n'ai pas à m'occuper de ce que je pense. Mon devoir est d'obéir." (p. 363). Le sadisme semble étrangement absent de ses actes, ceux-ci sont dictés par un effroyable souci d'ordre et d'obéissance envers un idéal... Ce récit a de quoi bouleverser bien des idées préconçues. Il est évidemment dur, parfois insoutenable, puisque Rudolf Lang fut un rouage important du monstrueux mécanisme d'élimination des Juifs...

Pour conclure, un extrait de la préface de Robert Merle (1972) :

"Il y a eu sous le Nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l'intérieur de l'immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs "mérites" portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l'impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l'ordre, par respect pour l'Etat. Bref, en homme de devoir ; et c'est en cela justement qu'il est monstrueux."

Un ouvrage marquant et incontournable.

La mort est mon métier, Robert Merle, Gallimard, Folio, avril 1976 (1952), 369 p.

Grand MERCI, Fabrice, pour ce choix.